ADAM

BOGEY

Toucher l’horizon

 

Accoler les cieux de l’artiste franco-mexicain Adam Bogey aux terres du néerlandais herman de vries renvoie aux deux points d’acmés que sont l’en-haut et l’en-bas, origines de tous les mythes. Ici, Gaïa, la terre mère créatrice retrouve Ouranos, dieu du Ciel et de l’Esprit dans une idée atemporelle d’union au seul lien perceptible. Ce lien, ce fil couché n’est autre que cet horizon absent des oeuvres, impossible quête de l'absolu, que leur dialogue fait naître ici. Un vide laissé à l’interprétation que ces deux séries, opposées, mais complémentaires, nourrissent.

 

D’un côté, la série « Fuegos » d’Adam Bogey trouve dans ses aplats de couleurs, myriade de références à sa double nationalité. Les chaudes teintes qu’il emploie s’exhument des pigments préhispaniques, des fresques de Diego Rivera, et de la douceur de Claude Monet ; mais renvoient à des leviers plus durs et plus actuels. Ces peintures émergent lorsqu’il assiste, impuissant aux côtés de l’ensemble de la planète, aux terribles feux ayant détruit l’Australie et l’Amazonie. Basses, torturées, déchirées, ces trainées de couleurs se chargent des frayeurs contemporaines d’une nature hurlant au désespoir et s’inscrivent dans la représentation fascinante des embrasements d’azur des grands maîtres. Le sentiment du sublime que l’on peut retrouver dans les toiles de Claude Lorrain ou Turner et dans les études de ciel de Delacroix fait alors étrangement écho au kitsch de l’assourdissante base iconographique des photographies de coucher de soleil que les débuts de l’ère numérique ont largement exploité. Fantasmé à outrance, cet espace lointain, omniprésent et si vaste que peut être le ciel est réduit à une respiration primaire, celle d’un pastel gras qui trace un mystérieux mélange autant observé que rêvé.

 

Ce que l’on pourrait envisager comme un rappel à l’art préhistorique apparaît autrement dans le geste essentiel de la main d’herman de vries à la surface des From earth. Sur du papier, il saupoudre de la terre issue de divers endroits du monde et l’étale, du bout des doigts (majoritairement du pouce), en des mouvements droits et réguliers. Cet effleurement engage un comportement qui devrait résonner en chacun d’entre nous : caresser, prendre conscience et contempler le sol que nous foulons. Alors, l’artiste, par ce geste rituelique sacralise ce qu’il touche et offre à voir. En extrayant la banalité supposée de ce que l’on a tendance à enfermer sous le béton, en le portant au mur, il lui redonne toute l’étendue de sa puissance. Bogey et de vries se rejoignent en un message s’étalant au-delà même de considération écologique. Ils forcent à s’arrêter sur ce qui, bien qu’immensément complexe, s'envisage encore insensément pour certains comme quelque chose à conquérir : le ciel et la terre.

 

Tant de résurgences éclosent dans la poésie des couleurs que juxtapose Adam Bogey ou que décline herman de vries. Nuances et contrastes viennent éveiller l’éternel d’un paysage quotidiennement mouvant et ce depuis que la terre semble être née. Y a-t-il plus singulier et plus banal à la fois que l’embrasure de nuages jouant avec le soleil ? Y a-t-il plus simple qu’une poignée de poussière offerte par le sol ? Par leurs touches respectives, chacun à une extrémité du monde, l'un proche du post-impressionnisme, l'autre du minimalisme, Boge et de vries rappellent qu’il est parfois important de réactualiser le statut d’un artiste passeur du réel, pour pouvoir mieux s’y attarder.

Sandra Barré, printemps 2020