BLUE PRINT

MATHILDE DENIZE

Du 05 septembre au 28 septembre 2019

De la vie ordinaire on pourrait oser s’aventurer à en extraire la mystique. Cela se présenterait comme un rituel en se tenant face aux objets de Mathilde Denize où aucune vérité n’est à chercher, on s’imaginerait alors endosser le rôle de l’archéologue pour sonder le présent et tenter d’y déceler les fragments, témoins d’une totalité insaisissable. Si elle puise dans le quotidien, il n’y a pourtant pas d’appropriation du réel mais une incarnation de la mémoire et des attentions au sensible dans la forme révélées par des assemblages et des réminiscences. 

Blue Print ou  impression en bleu - habituellement sur fond blanc - traduit une technique utilisée pour les plans d’architecture et dessins industriels reproduisant les normes de l’objet à examiner sous toutes ses coutures, pour en projeter sa représentation dans l’espace.  Aucun dessin, aucune norme à modeler pour Mathilde Denize mais des empreintes immatérielles, des pensées (bleues) dont la trajectoire échappe à toute fixité. Aussi même volatile, ce qui se laisse saisir in extremis de l’oubli trace une poétique des formes, et touche à une économie du geste que l’on perçoit comme le déploiement d’une attitude modeste. Le geste y suit une chorégraphie intuitive, qui oscille habilement entre la peinture et la sculpture pour s’immiscer exactement là, dans l’entre deux où nait l’objet. 

Si le rapport au médium s’intensifie dans cet interstice, il faut alors observer que la peinture ne recouvre pas la forme mais en construit la spatialité et investie le champ de représentation de l’objet dans l’espace d’exposition. La galerie Pauline Pavec devient dès lors le lieu de mise en scène de l’œuvre. Les assemblages en céramique émaillée manifestent les pensées qui prennent la forme énigmatique du rêve, et se chargent d’une dimension mémorielle. Tout semblant de grandiloquence écarté rapproche la part de l’intime, si bien que quelque chose de sacré subsiste dans ces ex-voto domestiques, entretenant un pacte spontané avec le regardeur. Là où en majesté, rehaussées, certaines sculptures aux allures organiques tranchent avec leur socle géométrique, agissant comme indice de la forme sacralisée. Chacune abrite une variation de la pensée, une transformation du fragment à travers le geste, la temporalité et les matériaux.  On finirait presque par parler de peinture sans toile pourtant Mathilde Denize a taillé des costumes en bas-reliefs dans ses propres rebus.  Les tentatives de figurer qui ont précédés sur le châssis se sont soldées par leur disparition, sans pour autant acter un geste définitif. Transmuées, les toiles découpées sculptent une présence du corps, de la figure, en creux par son absence.  Le décor que plante Mathilde Denize est celui d’une œuvre où peinture et sculpture s’enchevêtrent affectant volontiers leurs identités dans un mouvement constant. Chaque pièce répond d’une approche où elles se combinent l’une dans l’autre pour engendrer une interaction avec l’espace réel que l’on peut retrouver chez Ree Morton, l’une de ses inspirations à propos de laquelle Lucy Lippard distinguait un espace contrôlé, toujours dispersé mais non moins capturé entre le pictural et le sculptural.[1] 

Devant le monde qui passe, Mathilde Denize prélève des échantillons d’existence, modèle des impressions immédiates où l’abstraction de tout contexte préfigure un langage intuitif. En s’emparant de ce qui se situe a priori dans l’insignifiant, l’envers et le discret, par déplacements la forme se revêtis d’un caractère magique et effleure les pourtours du réel. Façonné par l’imaginaire, ce qui résiste dans les territoires de l’esprit rejoint le tangible et accède à une part de réel incertain, sinon fugitif, toujours emprunt de liberté. 

 

Fiona Vilmer

 

[1] Essai de Lucy R. Lippard, intitulé Ree Morton : At the Still Point of The Turning World, publié en 1973 et réédité à l’occasion de la publication The Drawing Center's Drawing Papers Volume 87 consacrée à Ree Morton parue en 2009.