Vernissage jeudi 2 avril 2026, 18h - 20h30
La galerie Pavec a le plaisir de présenter une exposition réunissant les œuvres de Mai-Thu Perret et de Jeanne Selmersheim-Desgrange (1877-1958), sous le commissariat de Sarina Basta.
Conçue par Mai-Thu Perret comme une chambre — un espace à la fois intime et mental — l’exposition met en dialogue deux pratiques éloignées par près d’un siècle, mais traversées par des préoccupations communes : la méthode, les esthétiques modernistes, les utopies et espaces intérieurs.
Si les œuvres présentées prennent la forme de références florales, de portraits ou de natures mortes, autre chose se joue sous cette apparente familiarité. Chez les deux artistes, la méthode n’est pas seulement un outil : elle constitue une position.
Jeanne Selmersheim-Desgrange applique la méthode divisionniste : la peinture à l’huile est déposée en touches pures. C’est la juxtaposition optique des couleurs qui produit la lumière. Cette technique est particulièrement perceptible dans Portrait de Ginette Signac (c. 1916), où la vibration chromatique construit la présence de l’enfant.
Née presque un siècle plus tard, Mai-Thu Perret introduit dans l’exposition un autre type de méthodologie : celle des Autoprogettazione développées par Enzo Mari en 1974. Ce système de construction libre proposait à chacun de fabriquer son propre mobilier à partir de plans simples. Dans Slow Wave (2014) sur un lit inspiré de Mari, un visage en verre soufflé dérivé de celui de l’artiste semble dormir ou rêver. Sa présence transforme la salle en chambre, en intérieur mental.
Les céramiques de 2025, ou encore l’aquarelle Sans titre (araignée) (2025) — apparaissent comme des contenants énigmatiques, vides ou pleins, silencieux mais chargés de potentialités.
L’utilisation du motif constitue un autre point de convergence dans la construction de l’exposition. Chez Jeanne, les nappes, papiers peints à motifs géométriques structurent la composition. Dans Sans titre (Ginette jouant) (c. 1916), ou Fleurs à la nappe bleue (c. 1919), les éléments ouvragés produisent un jeu subtil entre figuration et abstraction. L’intérieur devient le lieu d’un réalisme quotidien, mais aussi d’une expérimentation formelle.
Si à rebours on pourrait considérer la tapisserie marbrée Sans titre (marbre oval) de 2015 ou encore Sans titre (2023), une aquarelle aux carreaux bleus, comme “ouvragés” chez Mai-Thu Perret, l’intérieur n’est pas seulement un décor : il est une fiction active. Les objets « crafts » — céramiques, tissages — ne relèvent pas d’un artisanat nostalgique mais d’une mise en scène critique des conditions de production des artistes femmes et de transmission des savoirs.
L’exposition souligne également une différence fondamentale de contexte. Jeanne Selmersheim-Desgrange travaille à une époque où les conditions de production des femmes artistes sont contraintes par des structures sociales et institutionnelles restrictives. Son inscription dans le néo-impressionnisme ainsi que ses choix de vie constituent déjà des formes d’affirmation. Avec son intérêt pour le craft et pour les récits et critiques féministes, Mai-Thu Perret est attentive à ce contexte de l’histoire et aux grandes créatrices comme Elsa Schiaparelli ou Varvara Stepanova. Elle opère dans un champ contemporain où l’histoire de l’art, les récits modernistes et science-fiction peuvent être rejoués, déplacés ou réinventés. Elle met en scène des communautés imaginaires pour interroger les promesses non-tenues des avant-gardes ou consacre des réflexions et des collaborations avec des artistes posthumes telles que « Ich bin wü ü ü ü ü ü ü ü tend » avec Sophie Taeuber-Arp au cabaret Voltaire, Zurich, en 2023.
Ainsi, Identités spectrales, sur un mince cristal ¹, met en regard deux temporalités : l’une inscrite dans la rigueur méthodologique d’un modernisme naissant, l’autre travaillant les fantômes, les utopies et stratégies visuelles différées de ce même modernisme. Dans la chambre que compose l’exposition, portraits d’enfants, fleurs, paysages enneigés, céramiques et visages endormis cohabitent. Les identités y apparaissent fragiles, comme posées sur un mince filet de glace : entre mémoire et fiction, entre méthode et rêverie.
Sarina Basta est historienne de l’art et commissaire d’exposition. Elle vit actuellement entre Paris et Genève.
¹ Ce titre provient d’un texte sur Mai-Thu Perret, et d’un quatrain de Pierre-Charles Roy, cité par l’arrière-petite-fille de Selmersheim et Signac, Charlotte Hellman. Or la poésie est au centre de la pratique éditorial de Mai-Thu, et sa capacité d’invocation des avants gardes et de fictions se prête à une exposition avec une artiste telle que Jeanne, posthume. Voir respectivement Lionel Bovier, “Mai-Thu Perret”, in Mai-Thu Perret, Collection Cahiers d’Artistes, Pro Helvetia, 2006, p. 32 et Charlotte Hellman, Glissez Mortels !, éditions Philippe Rey, Paris, 2019, Paris, p. 21