MATHILDE

DENIZE

Les peintures, sculptures et installations de Mathilde Denize résultent de gestes simples,
de collections de matériaux pauvres, de mouvements perpétuels et de mutations. Cette économie de moyens implique une approche intuitive basée sur la modestie. 

Tout commence par l’envie de peindre et de figurer le genre humain. Un travail que Mathilde Denize mène de front alors qu’elle se forme dans l’atelier de peinture de Djamel Tatah à l’École nationale supérieure des beaux- arts de Paris. Elle va peu à peu ouvrir sa pratique à la collecte d’objets, de fragments, qui vont constituer un répertoire de matériaux, de textures, de formes et de couleurs. Ces objets sont accidentés, incomplets, décontextualisés. Ils portent des histoires silencieuses et impalpables que l’artiste va s’employer à rendre visibles. Dans son atelier, ils sont disposés sur des étagères, dissimulés dans des boîtes ou présentés au sol, sur des socles, ou bien encore accrochés aux murs. Une pierre taillée, un morceau de tissu, un citron séché, les feuilles d’une plante, une forme à chapeau, une photographie en noir et blanc, un échantillon de papier peint. Leur réunion dans un même espace donne lieu à une multitude d’expérimentations formelles, où elle juxtapose ou emboîte chacun des éléments à l’aide d’un clou, un élastique, une ficelle de laine nouée. Les gestes respectent l’intégrité de l’objet original : glisser une photographie entre deux pierres, poser une peau de clémentine sur un morceau de bois, insérer une forme en plâtre dans une boîte. Les assemblages prennent la forme de totems ou d’autels païens mystérieux.

LES PETITS RIENS DU QUOTIDIEN

Ces objets forment les éléments d’un langage que Mathilde Denize construit et déconstruit au fil du temps : un langage intuitif, physique, formel et mémoriel héritier de pratiques artistiques issues de mouvements historiques, comme le land art et l’arte povera, mais aussi d’artistes tels que Robert Filliou, Hans Arp, Kurt Schwitters ou Joseph Beuys. En se saisissant des petits riens du quotidien, elle en- gendre des œuvres qui traduisent une réflexion sur le temps, le corps, la mémoire, la présence et l’absence. Des problématiques ayant trait à la strate, la variation, la métamorphose, la réparation et le mouvement. Le langage plastique de Mathilde Denize échappe à la fixité, aux règles ou à tout système. Si, au départ, dans la mise en volume, les œuvres étaient entièrement pensées à partir d’objets récoltés et présentés tels des ready-made, l’artiste intègre progressivement des éléments qu’elle réalise : des moulages de bouches en béton, des sculptures en céramique émaillée ou en bois peint. L’observation des fragments a engendré leur transposition dans de nouveaux matériaux ou d’autres supports. En ce sens, la peinture a retrouvé une place importante dans son processus de création. Exit la figure humaine, exit le combat. Les œuvres peintes sur toile sont régies par la couleur, la lumière et la présence d’objets- motifs, de formes indéterminées. Mathilde Denize crée différents plans pour structurer ses compositions et donner un support à ses natures mortes, ses ex-voto énigmatiques. Les peintures plus anciennes font aussi l’objet d’un recyclage et deviennent un matériau à part entière. L’artiste découpe à même les toiles peintes des silhouettes humaines dont il ne reste plus que les vêtements : une chemise, un pantalon, des maillots de bain. Les extractions à la fois picturales et sculpturales donnent lieu à des œuvres en haut-relief au sein desquelles l’objet et la peinture sont hybridés, réconciliés.

L’œuvre de Mathilde Denize atteste d’une impossibilité à figurer le monde d’une manière pleine, totale et fixe. Les sculptures et les peintures sont sujettes à de multiples transformations, déplacements et recyclages. Une œuvre en cache une autre en devenir. D’une exposition à une autre, l’artiste « performe » ses œuvres en modifiant leur état « premier », un état passager, en transition. Avec une approche sensible et modeste, elle remet en cause ce qui, dans l’œuvre d’art, fait autorité : son état définitif, sa valeur, sa temporalité et sa conservation, ainsi qu’une volonté généralisée de démonstration et de spectacle qui anime le monde de l’art depuis la fin du 20e siècle. Aux grands effets, elle favorise les petits moyens, des fragments d’histoires anonymes, de non-événements, des bribes de souvenirs qu’il nous faudra reconstruire ou fa- briquer. Si les œuvres de Mathilde Denize révèlent peu de son histoire personnelle, elles investissent d’autres territoires : l’éphémère, de l’incertitude, la pudeur, l’incomplétude ou encore la discrétion. En cela, elles représentent un mode d’expression personnel. Il en résulte un langage plastique très libre qui engage une réflexion ténue et sincère portée sur l’histoire et l’actualité d’un monde au sein duquel les notions de vérité, de certitude et de confiance vacillent non sans violence. C’est ce mouvement, empreint d’une inquiétude et d’une immense liberté, qu’elle ne cesse de mettre en œuvre afin de redéfinir les possibles. 

Julie Crenn, artpress, 2017