RENDEMENT

HUGO CAPRON

Du 21 juin au 13 juillet 2019

La Galerie Pauline Pavec a le plaisir de présenter « Rendement », la première exposition personnelle d’Hugo Capron dans son espace du Nord Marais. Remarqué pour son fameux protocole élaboré en 2017 et dont le principe consistait à vider un pot de peinture industrielle sur une toile de lin dont la surface correspondait au rendement en mètres carrés indiqué sur la notice d’utilisation du pot, l’artiste propose ici une adaptation de ce principe appliqué à un ensemble de huit tableaux aux dimensions variables et spécialement conçus pour cette exposition.

 

Un unique pot de peinture en bâtiment de couleur blanche de 1 litre permettant de couvrir 12 m2 a ainsi été déversé sur cette série de huit tableaux allant de 40cm à 2m40 de haut et comptabilisant la surface requise de 12 m2. L’artiste s’est donné pour objectif d’utiliser toute la peinture disponible et de l’appliquer rigoureusement sur les toiles, mais le lin ne fait pas son affaire car ses propriétés absorbantes engloutissent la matière en son sein et la couleur blanche et pure, au lieu de recouvrir entièrement le tout, s’étiole et s’oublie sur le support.

 

La série se présente sous la forme d’un contenu propositionnel qui ne peut s’activer que dans un geste opéral. Capron exécute son art par des coups de pinceau purgatoires appliqués horizontalement du haut vers le bas. Les traits blancs un peu âcres strient la surface et composent une écriture fragmentaire dont chaque toile en est le singulier dépositaire ; et sur chacune il refait, récapitule le geste primaire de l’artiste. L’épuisement des possibles se découvre au terme d’un parcours ponctué de toiles plus en plus vides. L’une, dans une apothéose éliminatoire, n’est parsemée que de quelques macules indigentes perdues sur la surface brune et texturée du lin.

 

Opérant un retour aux données fondamentales de la peinture en limitant son travail à la triade créatrice constituée par la toile, la peinture et le pinceau, l’artiste procède conjointement à une neutralisation de la couleur et à une réduction de son vocabulaire : chaque touche élémentaire et monochromatique, dont la densité est amplifiée par cette exigence du minimum, est apposée nécessairement sur la toile en une unique couche avec un seul pinceau.

 

Capron questionne depuis toujours le geste artistique dans ses limites en cherchant à l’extrême à exploiter les possibilités d’une peinture, avec ses mains, ses matériaux, ses outils, dans une quête dérisoire du maximum et de l’épuisement, ce que vient rappeler ironiquement le titre de la série ici présentée : « Rendement ». C’est le rendement efficient de la peinture à appliquer qu’Hugo Capron énonce, mais c’est aussi le rendement productif de l’artiste-peintre dont notre époque contemporaine a fatalement flanqué le geste artistique.

 

Dans ses protocoles précédents pour toile unique, l’artiste déversait le contenu du pot de manière impulsive et rapide et détruisait la toile s’il ne jugeait pas celle-ci satisfaisante. Pour cette exposition, l’échelle et l’envergure du protocole ont modifié sa méthode de travail car le nombre de toiles accroît l’erreur et l’occasion d’échouer. Pierre d’achoppement de cette nouvelle clause adaptative, les huit surfaces à remplir ont nécessité que l’artiste passe d’un format à un autre de manière progressive et méditée, car si l’une d’elles était venue à lui déplaire ou ne s’intégrait pas dans l’ensemble, il aurait été obligé de les détruire toutes afin de conserver l’exigence de la clause.

 

Tout en traçant leurs sillons à travers les surfaces texturées des toiles de lin, les semis de peinture, dans une dialectique de singularité et de cohésion, génèrent une lecture qui oscille entre le plein et le vide, entre le positif et le négatif. Les coups de pinceau d’Hugo Capron fracturent et dissolvent la cohésion de la planéité du tableau et brouillent la démarcation perceptive entre le fond et la forme, d’autant plus que désormais, ses toiles ne sont plus ceintes par un liseré de peinture comme l’étaient ses précédentes mais sont réalisées de telle sorte que la touche se prolonge en continuum au-delà des bords du tableau. En cherchant à faire pénétrer le pigment sur la toile sans faire appel à un quelconque principe constructif ou structurant, Hugo Capron compose par soustraction car, précise-t-il, « le manque crée la composition, il crée le tableau par le vide[1]». C’est ainsi que l’artiste conçoit, dans ce jeu dialectique instable, le plan pictural comme un champ libre non structuré ouvert à l’altérité, à l’arbitraire et à l’aléatoire du coup de pinceau.

 

Les éclats de peinture parcourant la toile esquissent un paysage, évoquent la surface lumineuse d’une étendue d’eau, le vent bruissant dans le feuillage ou les traces feutrées de la neige évanescente, incitant la participation tactile et performative du regardeur. La touche vibrante d’obédience néo-impressionniste et la sensation de diffraction de la lumière due au contraste blanc/brun donnent ainsi l’impression d’une conception picturale indexicale où reflets, miroitements, ombres et vibrations semblent issus de notre environnement visuel. Capron livre ainsi une articulation originale : l’application logique et systématique du protocole a pour résultat la révélation d’un paysage informel, gestuel et abstrait.

 

Maître de l’ambiguïté, Hugo Capron se joue des catégories classificatoires. Deux pensées de la peinture sont ainsi convoquées par l’artiste qui se plaît joyeusement à confondre et confronter les deux images antagonistes que l’on se fait généralement du peintre, celle de l’ouvrier en bâtiment qui recouvre de peinture industrielle une surface donnée dans une perspective de productivité et celle de l’artiste qui, sur une toile conçue à cet effet, invente un monde virtuose, pinceau et palette à la main.

 

Cet ensemble inédit proposé à la Galerie Pauline Pavec déploie une rhétorique abstraite à la richesse formelle et sémantique indéniable où les toiles stratifiées qui se côtoient instaurent des propriétés relationnelles étonnantes qui ne manqueront pas d’inciter le regardeur à déceler ici et là les intelligentes variations et leurs évocations poétiques.

 

 

[1] Propos de l’artiste, Entretien du 17 mai 2019

Roxane Ilias, 2019