Propos de Guillaume Lebelle rapportés par Rémi Labrusse

(catalogue de l’exposition Myriade et Focus , 2010)

 

Le vieux mot d’advertance. Pourquoi ne pas se contenter de marcher, de nager, ou de regarder la vibration de l’air ?

Parce que peindre aide précisément à regarder l’air et à lutter contre l’inadvertance ; contre la tendance à occulter l’épaisseur légère de la vie. On risque toujours de se laisser aller à l’oubli. Le tableau, une façon de s’éveiller à l’air. Peindre : amplifier ses sensations, les peser, les démêler. 

 

Myriade est la merveille, un chemin, une transition qui se renouvelle sans cesse : son mode d’apparition est le continuum, l’amplification, la résonance. Focus : un point d’arrêt, un agrandissement, une prise de conscience, il agit en pleine connaissance de pause. Myriade et Focus jouent à ne jamais se répéter, ils s’ajustent l’un l’autre et créent ainsi la configuration du tableau. Pense à l’instabilité des représentations et au léger contrôle que l’on garde malgré tout sur elles dans le demi-sommeil, dans cette dorme-veille qui donne des perceptions ultra-fines : le mouvement est incessant – un personnage put devenir un lieu et réciproquement -et pourtant tu peux opérer des arrêts, tu conserves une maîtrise sur le flux. A chaque instant, tu lâches les rênes, tu les récupères, tu les laisses aller de nouveau. Fin de la hiérarchie des genres, début des métamorphoses accompagnées. 

 

L’autour : ton regard ne se limite pas à l’espace de la toile. Il passe de l’infiniment proche au dehors, opère un va-et-vient entre ici et plus loin. Tu as toujours besoin de garder contact avec l’air, de laisser filtrer la vie ambiante, pour qu’à l’arrivée l’autour habite aussi la surface peinte. 

 

Pas de citations de peintures, mais les œuvres qui demeurent sont là comme des planches d’appel. La mémoire des peintures qui comptent pour toi est une mémoire agissante, à la fois très précise et pas vraiment visuelle. C’est comme la trace d’une énergie qui se transmet. Nul besoin d’instrumentaliser les références, que ce soit à l peinture ou à autre chose. Tu peins sans parti pris, sans préambule, laissant venir ou revenir ce que tu sais et ce que tu ne sais pas, ce que tu vois et ce que tu ne vois pas. Ce avec quoi tu dialogues trouve par soi-même sa place dans ta peinture. 

La grande image n’a pas de forme, ni début ni fin. La peinture décline d’un seul tenant aussi bien ce qui l’a initiée que ce qu’elle découvre. Ce que l’on voit est à la fois l’instrument, le jeu et la caisse de résonance. 

 

Le plaisir immense de commencer, vif démarrage, vive entrée en matière sur la toile. Garder le contact avec ce fond qui augure de tout. Le fond de la toile est aussi perçu comme un substrat lumineux. 

Willem de Kooning : Peindre les petits tableaux comme si c’étaient des grands et les grands comme si c’étaient des petits. 

 

Le paradoxe du concert : à certains moments, quand les musiciens se répondent et que la symbiose est réussie, il y a un jeu de passe-passe, tu regardes un musicien et tu entends le son d’un autre. Le saxophone fait de la percussion, le piano du violon, etc. Étrange expérience d’engendrement à la fois cohérente et incontrôlée. Dans le tableau : en peignant, tu éprouves une sensation et, au moment où tu l’éprouves, tu en vois une autre habiter la toile ; la sensation éprouvée s’installe dans la peinture et avance dedans ; ou bien encore : elle met l’image en route comme un moteur. Ce que tu entends en toi est parfaitement là sur la toile, et pourtant tout autre, un son qui n’a rien à voir avec son origine bien qu’il en procède indissociablement. 

 

L’espace aujourd’hui : un espace pulvérisé, où tous les points, quels qu’ils soient, où qu’ils soient, de quelque façon qu’ils se manifestent, offrent potentiellement le meilleur angle de vue. Trouver son continuum, l’unité d’une vie. 

 

Il n’y a pas de couleur en soi. Sa teneur, son oscillation se décident en prise directe. 

 

La peinture, un exercice naturel pour coordonner des expériences différentes, des temporalités, des systèmes harmoniques qui ne devraient pas se rencontrer. 

 

Peindre, c’est comme jouer au jeu de go. On s’efforce de déposer sur l’échiquier le maximum de points disponibles. Plus il y en a, plus on est sûr de gagner. Ce ne sont pas les éléments eux-mêmes, ce sont leurs interactions qui produisent les ouvertures. 

GUILLAUME

LEBELLE