QUENTIN

DEROUET

LA ROSE FAROUCHE

 

                 Ou

 

THE LORD OF THE ROSES

 

La rose n'a rien à voir avec la tige

et

si l'une est délicate et cruelle, sensible et charnelle, théoricienne et invraisemblable

l'autre est attendue

et

dans l'épais rideau des humides prairies

elle pue

 

La rose blesse et tranche

                                                                             A Quentin Derouet

Je vois d’abord les cristaux d’une soude collée à l’instrument, évoquant la soul, car la rose se cache au fond d’un cabaret, et son corps glisse dans l’ombre friande d’amour, un corps construit pour les désirs, pour les coureurs, et les trop visibles voyageurs égarés sous les lights. 

 

 Je vois d’abord un fauteuil d’orchestre abandonné dans l’entrée pâle et douce. Personne ne connaît le secret merveilleux qu’il recèle, ses vies aimables et cruelles, les nocturnes enjambées dont il fut le témoin, personne n’a remarqué les nids de troubles qu’il abrite. Seul un jeune homme, à l’écart, s’évertue à tisser des vertiges, armé d’une rose telle un pinceau, une dague, sa souplesse est méritante, son encre rouge.

 

Je vois le vif, l’incarnat. Je devine la mélancolie tapie dans une anfractuosité du mur, un pli de la toile, un froissement du papier. Dans les panoplies baroques qui signent les lois d’une existence éphémère,  je perçois le déploiement des pétales tombant sur la voix, s’écrasant comme un sanglot, s’affairant pour reprendre de la vivacité, de la couleur, du jus. La rose s’expose !

 

Croise le rêve ! Crois aux passades qui te rendent orfèvre ! Plonge ! Ton dessin est une prise de parfums, ne retiens pas ta respiration ! Emplis-toi les narines de courtoisie, de poudre effervescente, baisse la main pour mieux sauter ! Baise ta langue éblouissante ! Il y en aura toujours à jouer les bigorneaux de plage, tourne la page, entre dans la rue orientale !

 

 

La nuit est folle

La nuit est souple

Et la rose farouche

A tes doigts brille

Saine farandole

A tes doigts rouges

Violette bille

 

La nuit est fille des plagiaires

Elle sait qu’elle recule masquée

Elle calme les incendiaires

Elle divague dans les mosquées

 

Elle rejoint ses sœurs terrestres

Elle abat ses cartes elle ose

Elle rase les barbes des frères

Elle flambe sous les fards et vitriole

 

La nuit est sang

Une épine est tatouée

Sur son pouls

Farouche fusée

Blesse le fou

Le vif amant

 

Quentin se tient campé devant la toile. Il connaît les devoirs du chevalier sauvage et fait de la rose son épée friable. La sanglante fête qu’il prépare prend les accoutrements d’une noce. Que lui importe si les instruments si sournoisement se réunissent, ils jaillissent pour une seule couleur que déclinent le soir et sa fatigue. L’abîme de beauté est dans la trace que laisse le geste : le frottement est un feulement ; les  griffes de la tigresse revendiquent l’assourdissant silence après suicide. Asocial, le tissu absorbe l’éros.

 

Quentin bouscule les préjugés ; dans le jardin aux allées ivres il a cueilli un bouquet et ne l’offre qu’à ceux qui aiment l’énigme primitive, les intrigues aventureuses, les poisons qui s’échappent lorsque l’on écrase leur entêtant parfum.

 

Quentin importe les songes dans la nuit étoilée et les greffe à des danses inhumaines, tribales. Je le pressens défiant les déserts, atteignant des amplitudes inégalées, ravi et tragique, sautant, liquide, brûlant, taillant dans l’océan des champs de roses la nuit glaciale régénérée quand s’arrachent un à un les pétales. La nuit est un fantôme blessé.

 

Quentin est un excitateur d’apparitions. Savamment orchestrateur ou joueur improvisé, il arpente les surfaces croisant les lumières et les ombres, j’en aurais bien fait un mystique, un amoureux, un garçon suprême et vacillant, un empereur cheminant loqueteux sur un âne couronné d’un diadème, un troll des montagnes du nord, un messager indiscret sorti des tombeaux des Khalyfes, un mécréant, un sorcier oeuvrant dans la cour des Borgia.

 

Quentin est ce peintre célèbre qui dans l’Italie du Sud assoit sa réputation sulfureuse en froissant des feuilles de ses mains raffinées d’écrivain anonyme.

 

 

                                                                                                Pierre Giquel, le 15 mai 2016