Quentin Derouet a choisi la rose rouge comme outil pictural, comme guide. Après avoir créé par hybridation sa propre rose, ayant pour unique caractéristique de laisser la plus belle trace lorsqu’elle est écrasée, il a décidé d’user de cet instrument pour composer ses toiles.

 

Liquide, macérée, brulée, fraiche ou mélangée, la fleur contient pour le peintre le pigment essentiel. Une fois écrasée sur la toile, la rose, rouge, produit une trace violette profonde. Mais cette couleur, chargée de symboles évocateurs – religion, érotisme, deuil – s’est imposée à l’artiste. Il ne l’a pas choisi, seulement reçu.

Ce violet aussi vif que terne, translucide que matiériste est écrasé avec force, déposé délicatement ou coulé sur la toile nue de coton préparé. Les tableaux qui émanent de cette utilisation triviale et réfléchie du pigment naturel sont autant de traces rappelant les peintures rupestres que les paysages abstraits et lumineux de Claude Monet.

 

Fleur ancestrale, la rose est à la fois naturelle et artificielle, antique et romantique, amoureuse et religieuse. Universelle, cette espèce aujourd’hui symbole du kitch et du romantisme a une force particulière, celle de parler à tous, d’être reconnaissable et populaire, autant touchante que désarmante. La fleur rouge est une reine secrète et précieuse, sa beauté fait rêver, jalouse et envoute l’humanité depuis les Vénus de marbre et les fresques de Pompei.

 

La pratique de Quentin Derouet est scindée entre son atelier parisien, antre grise et citadine et son atelier niçois lumineux en bord de mer. Dehors, près d’une rivière dans l’Aveyron, sous la pluie ou face à la mer, l’artiste aime jouer des éléments. Les roses qu’il fait brûler dans un rituel mystique, colorent les toiles et le papier abandonné aux abords des tiges en combustion. La fumée, l’eau, mêlées au pigment des fleurs juteuses s’unissent afin de créer des compositions alchimiques.

Ainsi ses peintures se déclinent en différentes séries, des plus suaves aux plus minimales : Les Larmes d’Eros, d’immenses coulures façonnées par la main de l’artiste caressant la toile de son jus violet, côtoient des toiles aux espaces blancs agencés autour de déclinaisons formelles et texturielles de la rose. D’autres pièces aux alliances nouvelles, où se fondent roses pures, brulées, macérées à l’acrylique et aux pigments rosés font face à des dessins sur papier, brulés, abimés et dévorés par les pétales asséchés. Quentin Derouet tente aussi de réunir des chutes éparses de toiles oubliées, les sauvant de l’abandon et, dans des agencements qui questionnent l’histoire de l’assemblage depuis Robert Rauschenberg, élabore des œuvres aux multiples genèses qui prouvent la vibrance de chaque série, réunies. Mais le trait, ou le monochrome, radicaux et purs grâce à la rose appuyée contre le coton sont l’essence du travail de l’artiste. Comme Frank Stella et sa stricte méthode, à main levée, Quentin Derouet marque la toile de la rose fraiche et produit une trace rigoureuse et brute.

 

Dans une quête d’absolu, en regard de celle d’Yves Klein, le jeune peintre enrobe ses toiles d’une histoire mystifiée. Pour chacune de ces œuvres, la matière décide de la forme, du dessin, des contours. L’artiste se laisse conduire et ne fait qu’écraser la fleur ou en renverser son jus. La rose guide sa main et permet à certaines pièces, dans une force univoque, d’arborer une aura presque sacrée au travers de l’effacement de la personnalité de l’artiste.

 

Dans une ou deux centaines d’années, le trait rose de Quentin Derouet deviendra noir. Par oxydation, le pigment naturel virera et ternira, comme du sang. Du rouge au violet puis au noir, la vie alchimique de sa couleur inscrira les œuvres, une à une, dans une quête infinie du temps qui passe. La force de la rose permettrait-elle aux peintures de transcender leur condition d’objets et de tendre vers celle d’icônes contemporaines ? Seront-elles alors des objets magiques ?

 

Pour cette rose, Quentin Derouet a été invité par la galerie ArtCN, entre septembre et novembre 2017, à venir s'établir dans la petite ville d’Yiliang, dans la province du Yunnan en Chine. Là-bas, il fait doux jusqu’à la fin de l’année.

 

Le peintre a installé son atelier dans une immense roseraie, celle du plus grand producteur de roses d’Asie. A perte de vue, dans une architecture plastifiée et translucide telle une cathédrale des temps modernes, les roses éclosent, chaque jour, par centaines de milliers. Dans une vallée cernée de montagnes il a vécu deux mois, entre la rivière, les rizières humides, les bougainvilliers toujours fleuris et les travailleurs concentrés.

 

Quentin Derouet, est un peintre qu’on oserait presque qualifier de romantique, dans la tradition européenne tant, incarné, il exhorte de symboles puissants et doux. Guidé par les écrits élégiaques d’Arthur Rimbaud, par le pur amour ronsardien et la pourriture baudelairienne, il se risque à convoquer la mort et Thanatos référant inévitablement à l’érotisme et son Eros ; retrouvé par le peintre dans la figure ambiguë de Rrose Sélavy – versant féminin et fictif de Marcel Duchamp.

 

Mais, ancré dans sa solide tradition, Quentin Derouet s’est laissé paisiblement aspiré par la douceur du Yunnan. Sauvage et pollué, moderne et archaïque, doux et hyperactif, ce nouveau territoire où « la contradiction est la lumière de la poésie » - selon les mots de Federico Garcia Lorca - fut un terreau fertile et sensible.

Empreint lui-même d’immenses et justes dualités : l’utilisation d’une rose chargée et déchirée, l’opposition de la nature à l’artifice – la rose elle-même étant un monstre d’hybridation – de l’amour à la mort, de l’érotisme à la pureté ou du trait parfait à la salissure, l’artiste français tente de tout recevoir. Ainsi la Chine l’a charmé et complété, dans ces antinomies fructueuses.

 

Finalement le trait de rose, violet et subtil a dépassé l’essence de sa fleur. Quentin Derouet l’a transmis, sans langage et l’a exposé aux frontières d’un nouveau monde. Eprit de la pensée dadaïste Quentin Derouet, dans une impulsion minimaliste et cathartique éveille les consciences.

 

Chargée de tous les symboles fort de nos sociétés, la rose s’efface peu à peu pour laisser place à des évidences. Tout et rien à la fois, le trait évocateur s’empare du regardeur et, dans un horizon incertain, l’entraine dans ses questionnements les plus intimes. Alors peut-être que cette rose donne à voir l’inframince qui existe entre l’art et la vie.

Pauline Pavec, 2017

QUENTIN

DEROUET