NOS CORPS ÉLECTRIQUES DANS LES CHAMPS MAGNÉTIQUES: MATHILDE ROSIER
La galerie Pavec a le plaisir de présenter Nos corps électriques dans les champs magnétiques, première exposition personnelle de l’artiste Mathilde Rosier au sein de la galerie.
L’exposition se déploie sous la forme d’une installation immersive et sensible. Dès l’entrée, le visiteur est accueilli par une installation murale énigmatique : une constellation d’yeux en verre soufflé, conçus en collaboration avec le CIRVA (Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques) de Marseille.
Au cœur de l’espace, un grand diptyque dialogue avec une série de peintures acryliques réalisées sur des tissus d’ameublement, conférant à l’ensemble une dimension intime et poétique.
Ces œuvres s’inscrivent dans une série initiée ces dernières années, inspirée des champs que l’artiste observe depuis les fenêtres de sa maison-atelier en Bourgogne. Loin de l’image idéalisée d’une nature intacte, ces paysages portent les marques d’une activité agricole continue, où les pylônes électriques s’élèvent comme des figures silencieuses. Témoins de la tension entre nature et infrastructure, ils deviennent ces « corps électriques » qui, sans être ni dénoncés ni glorifiés, habitent l’image comme les signes discrets d’un monde traversé par des forces invisibles.
Chez Mathilde Rosier, le « champ » ne se limite pas à la terre cultivée : il devient la métaphore d’un espace sensible, à la fois intérieur et extérieur, où se déploient perceptions, énergies et relations. Elle explore cet entre-deux invisible, ce « champ d’énergie communicative », comme un lieu de devenir en constante transformation.
Mathilde Rosier est une artiste française née en 1973, dont le travail interroge les relations entre nature, culture et perception. Elle vit et travaille en Bourgogne, où ses observations des paysages agricoles nourrissent une pratique artistique multidisciplinaire, alliant peinture, installation, vidéo et sculpture.
Dans un dialogue avec Fabrice Midal, philosophe français, réalisé à l’occasion de l’exposition Nos corps électriques dans les champs magnétiques, Mathilde Rosier évoque l’origine de son travail : une expérience de dissolution dans le paysage bourguignon, qui devint le socle d’une quête artistique mêlant attention, spiritualité et présence. Entre intériorité et perception du vivant, son œuvre — empreinte de rythme, de silence et d’Imaginal — nous invite à reconsidérer le lien entre nos corps et le paysage, entre l’émotion et l’état de grâce, entre la peinture et l’invisible.
Son travail a récemment fait l’objet de plusieurs expositions personnelles majeures, parmi lesquelles Champ de visions au Mucem, Marseille (2023), Les Champs de prospérité intensive à la Fondation Pernod Ricard, Paris (2023), Le Massacre du printemps au Museo MADRE de Naples (2020), au MASP de São Paulo (2020), ainsi que Figures of Climax of the Impersonal Empire à la Fondazione Guido Ludovico Luzzatto, Milan (2018).
Ses œuvres font partie de nombreuses collections publiques et privées, notamment celles du Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, du Castello di Rivoli à Turin, du Museum Abteiberg à Mönchengladbach, du Museo MADRE à Naples, du Centre National des Arts Plastiques à Paris, de la Kunsthalle de Hambourg, du Fonds d’Art Contemporain de Paris, du MUCEM à Marseille, de la Julia Stoschek Collection (Düsseldorf), du Center for Curatorial Studies de Bard (États-Unis), de la Nicoletta Fiorucci Foundation, de la Fondazione Cassa di Risparmio di Cuneo, ainsi que des collections d’entreprise telles que Deutsche Bank (Francfort et Londres) et UBS Art Collection.
___________________
ENTRETIEN MATHILDE ROSIER - FABRICE MIDAL
Mathilde Rosier :
Quand on s’est rencontrés à l’exposition Matisse à la Fondation Beyeler à Bâle, je lisais ton livre sur l’art moderne. Je t’ai dit que je pratiquais la méditation. Tout cela remonte à mes années aux Beaux-Arts, quand j’ai recommencé à retourner souvent dans la campagne où j’habite maintenant en Bourgogne.
En me promenant un matin, j’ai vécu une sorte d’"accident positif". Je me suis sentie dissoute dans le paysage. Puis a suivi une période de grâce, un état très particulier, une joie simple, une vibration d’être. J’ai associé cette expérience à ce lieu en Bourgogne, où je vais depuis l’enfance.
Depuis, je n’ai eu de cesse de retrouver cet état et mon travail d’artiste s’est construit autour de cette quête. Cette terre est devenue pour moi une porte d’entrée vers une manière plus habitée et intense d’être au monde. Cela a orienté ma pratique, qui a pris des formes très variées.
Aux Beaux-Arts, j’ai arrêté la peinture quand je suis entrée dans l’atelier de Christian Boltanski.
Fabrice Midal :
Je l’ai rencontré, moi aussi, il m’a beaucoup impressionné. Il était très posé dans la justesse des choses.
Mathilde :
Oui, il était aussi très drôle. Il n’enseignait rien au sens classique, mais j’ai appris à son contact, c’était une période charnière.
À ce moment-là, je ne peignait pas, j’ai découvert la vidéo, la musique. J’ai fait beaucoup de petits films, dont un que j’aime particulièrement : on m’y voit dans une chambre, la nuit. Mon reflet se projette dans la vitre, puis le jour se lève, et mon reflet disparaît pour laisser apparaître le paysage. Très simple, mais c’était exactement ce que je vivais, ce que je cherchais à dire. Ce n’était pas pensé — c’est ce qui arrivait naturellement à l’atelier.
J’ai beaucoup voyagé, vécu à l’étranger, notamment à Berlin et aux États-Unis, mais toujours avec un pied dans mon village en Bourgogne, ce qui me permettait de rester enracinée. Mais depuis 2020, je me suis vraiment recentrée, je vis aussi à Bâle, mais j’ai simplifié ma vie et mon travail. Je vis au rythme des champs, des vignes, de la lumière qui change, du ciel.
Je marche dans la campagne, je croise des gens mais surtout, je suis là. Et dans cette simplicité, je me sens très bien. Ma vie est plus réduite, mais plus intense avec une sorte d’élimination du superflu.
Mon atelier donne sur la campagne et le paysage extérieur je l’intègre, il entre en moi, je le transmets sur la toile. Mes peintures sont comme des doubles du paysage extérieur : ça passe par moi et cela devient un autre paysage sur la toile. Un autre espace naît sur la toile.
Ce que j’ai aimé dans ton livre Fabrice, c’est cette double approche rare entre spiritualité et histoire de l’art. Et ce que tu dis sur le fait que l’art n’est pas là pour conduire à une émotion ou à une pensée, mais pour nous rendre plus vivants, pour nous faire sentir plus vivants.
Tu parles aussi du lien entre Stimmung et Imaginal, et ce sont des notions que je trouve très riches. L’art moderne s’est élaboré sur l’appropriation de traditions ancestrales, hors occidentales, un vivier de l’ordre de l’Imaginal ou de l’imaginaire.
Fabrice :
Oui, je crois que tout commence avec une expérience originaire, comme celle que tu as vécu. Ce que René Char appelait "le grand réel" : une ouverture soudaine qui dépasse le mental, où quelque chose de plus vaste se manifeste. Je crois que cette expérience que tu as décrite est au cœur de tout grand travail artistique.
Presque tous les artistes modernes décrivent cette expérience là : Cézanne, Monet, Matisse, Rothko, Pollock, Barnett Newman, Klein... Mais l’histoire de l’art, faite par des historiens d’art qui sont de part leur travail extérieurs à l’expérience artistique, n’ont donc la plupart du temps aucun rapport à cette expérience décrite au coeur des textes des peintres, car tous témoignent de l’expérience dont tu parles Mathilde.
Je crois que c’est très important de comprendre que l’œuvre est à la fois le témoin et un chemin. Elle peut nous y faire entrer. Sinon, pourquoi regarder une œuvre, si elle ne parle pas de cette présence réelle et ouverte au monde ?
Tu parlais aussi de la perte de cette expérience. Cela me rappelle Allen Ginsberg, que j’ai bien connu, qui a vécu une experience mystique très forte : une rencontre avec le poète William Blake. Mais cette expérience s’est arrêtée et il a passé des années à vouloir la revivre — par le LSD, la méditation, en allant en Inde, au Japon...
Finalement, il a compris qu’il fallait abandonner cette recherche. Ce n’est pas l’expérience elle-même qui est le plus important, mais ce qu’elle ouvre et comment elle configure l’existence. Le souvenir de l’expérience peut parfois nous empêcher d’être présents.
Et toi, tu as compris cela. Tu n’essaies pas de revivre cette grâce initiale, tu as laissé tomber cette expérience originelle pour en retrouver quelque chose de la saveur, du parfum dans le présent.
C’est cela qui m’apparaît dans ton travail : comment être fixée dans un lieu - la Bourgogne - peut permettre de developper la finesse de cette attention. Car tu l’as dit, le lieu garde quelque chose de cette experience et cela te permet dans la simplification d’ouvrir les portes de la perception, pour reprendre la fameuse phrase de William Blake.
Je crois que c’est cela qui se dégage de ton travail, une sorte d’ancrage, d’attention pour que quelque chose émerge qui nous emmène au delà de l’immédiateté et qui reste fidèle à cette ouverture sans laquelle l’oeuvre d’art n’est pas qu’un produit culturel.
Mathilde :
Oui et ce qui m’étonne, observer comment les formes émergent de tout ça. Les artistes que je recherche le plus sont très austères, minimalistes. Mais moi j’ai eu du mal à atteindre cette austérité. Il y a beaucoup de joie en moi, même si c’est une joie sérieuse. Longtemps, mes peintures étaient exubérantes, presque baroques. Pourtant, je ne suis pas baroque !
En Bourgogne, c’est l’art roman qui me parle. Mais malgré moi, cette joie traversait mon corps et mes œuvres. Cela me frustrait, car je ne voulais pas de ce baroque. Mais quand j’ai lu Henry Corbin sur l’Imaginal, notamment chez Ibn ‘Arabi, j’ai mieux compris. Ces figures flamboyantes, riches, puissantes... Peut-être que c’est de là que venait cette exubérance. Pas de la décoration, mais d’une intensité intérieure.
Fabrice :
Tu sais, entre l’art roman et le baroque, même s’il y a opposition stylistique, il y a un point commun : le rythme. Et chez toi, c’est très présent.
Le rythme c’est essentiel et dans notre monde on confond souvent le rythme et la cadence. Mais le rythme, c’est ce qui fait qu’il y a harmonie vivante qui configure une tenue et une existence. Le rythme tient l’homme.
Et on sent que ton travail est porté par la question du rythme, qui sans doute permet d’aller au delà de l’immédiate apparence, d’entrer dans une dimension plus vaste, où les hommes chantent.
Tu m’as parlé aussi de la Stimmung, une notion philosophique allemande, surtout développée par Heidegger. Stimmung vient de la voix en allemand et la grande idée de la Stimmung c’est de montrer qu’il y a quelque chose dans le monde qui a une sorte de rythme, qui n’est ni subjectif ni objectif, ainsi on comprend bien la notion de résonance. Quand tu es dans un paysage et que ça résonne, ce n’est pas seulement toi, ni seulement le monde — c’est entre les deux.
Tu mentionnais tout à l'heure mon interrogation par rapport au lieu commun : une œuvre m'émeut ou pas. Je sens qu'à mon avis c'est trop court. Une émotion peut être profonde, superficielle et manipulée. On est beaucoup manipulé par les émotions. La notion de Stimmung permet ainsi d'entrer dans quelque chose qui n’enferme pas dans sa propre subjectivité.
Tu le dis très bien : ton art ne cherche pas à exprimer tes émotions. Ce n’est pas du tout une extériorisation narcissique. C’est plus subtil, plus profond. Tes œuvres nous ouvrent à une présence, une tonalité, un accord intérieur. La dimension émotionnelle de tes œuvres qu’on sent tenue, ténue, profonde, vise à nous permettre de vivre cette expérience d'une présence en relation. C’est au-delà des “ six émotions primaires” qu’on essaie de standardiser aujourd’hui.
J'aurai peut être envie de dire que ton travail, par l'écoute et le retrait qui t’habite, vise à nous permettre de nous accorder au monde. C’est ce que je pourrais dire sur la notion de Stimmung : dépasser les émotions au sens banal, ordinaire, pour rentrer dans une plus grande transparence de l’émotion.
Pour la notion d’Imaginal c'est très simplement la tentative que propose Henry Corbin - qui était un philosophe et qui a d’ailleurs été premier traducteur de Martin Heidegger au début des années 1930 - de penser qu’il peut y avoir un travail d’imagination qui soit donatrice d'une présence au monde.
Mathilde :
Oui, et c’est pour ça que la notion d’Imaginal me parle aussi. Pas l’imagination au sens où on invente n’importe quoi. Mais une imagination qui fait image, qui donne présence.
Fabrice :
C’est exactement ce que dit Henry Corbin. Il distingue l’imagination fantaisiste et ce qu’il appelle l’imaginal — un monde d’images pleines de réalité. Des images qui ne nous enferment pas, mais qui nous ouvrent au monde.
Et dans ton travail, on sent ça : ce n’est pas “avoir de l’imagination” au sens classique, mais faire advenir une image qui entre en résonance avec le réel.
Mathilde :
Ça me fait penser à la formule de Shakespeare sur l’étoffe.
Fabrice :
« Nous sommes faits de l’étoffe des songes »
Mathilde :
Oui, je peins en ce moment sur des tissus d’ameublement à fleurs, pas sur toile classique. Cela m’a particulièrement marqué dans l’exposition Matisse à Bâle, de voir comment il utilisait la représentation des tentures murales fleuries pour que l’espace entier de la composition soit habité, vivant.
Ce gout pour le tissu me vient sans doute de mon enfance, de la maison familiale, où il y avait des tentures du début du XXème siècle, avec des oiseaux, des fleurs. Ce sont des images de nature domestiquée, comme les champs cultivés que je vois par la fenêtre, qui est une autre forme de domestication du végétal. Ce tissu c'est comme un champs imprimé, comme ce que je vois par ma fenêtre finalement, c’est une représentation de ce que l’homme se fait de la nature.
Et ce tissu est chargé d’images, il vibre, même s’il est recouvert par la peinture. On le voit surtout sur la tranche, mais il reste là, il résiste, il ancre la peinture dans sa matérialité. En discutant avec toi Fabrice, ce qui me vient c’est donc cette phrase de Shakespeare.
Fabrice :
Et Shakespeare montre bien que le réel n’existe pas indépendamment de nos songes, que les songes tissent notre existence. Il n’y a pas d’un côté le réel, et de l’autre l’imaginaire, le sensible, le spirituel, au fond ces distinctions sont tellement étroites. Ce que montre Shakespeare, c’est que nos pensées, nos émotions, nos visions, nos songes tissent nos expériences.
L’art explore les songes et nous permet d’être au monde alors que sans l’art les songes nous enfermeraient plutôt qu’ils nous libéreraient. L’art qui prend au sérieux les songes qui tissent nos existences, nous ouvre, nous libère, nous éveille, nous éclaire, nous questionne, nous déplace, nous provoque.
-
MATHILDE ROSIERNos corps électriques dans les champs magnétiques, 2024Acrylique sur tissus
Acrylic on fabric
76 x 102 cm
29 7/8 x 40 1/8 inCourtesy of Pavec -
MATHILDE ROSIERNos corps électriques dans les champs magnétiques, 2024Acrylique sur tissus
Acrylic on fabric
27 x 41 cm
10 5/8 x 16 1/8 inCourtesy of Pavec -
MATHILDE ROSIERNos corps électriques dans les champs magnétiques, 2025Acrylique sur tissus
Acrylic on fabric
41 x 33 cm
16 1/8 x 13 inCourtesy of Pavec -
MATHILDE ROSIERSong Field, 2024Acrylique sur tissus
Acrylic on fabric
260 x 360 cm
102 3/8 x 141 3/4 inCourtesy of Pavec -
MATHILDE ROSIERNos corps électriques dans les champs magnétiques, 2025Acrylique sur tissus
Acrylic on fabric
41 x 33 cm
16 1/8 x 13 inCourtesy of Pavec -
MATHILDE ROSIERNos corps électriques dans les champs magnétiques (portrait), 2025Acrylique sur tissus
Acrylic on fabric
55 x 46 cm
21 5/8 x 18 1/8 inCourtesy of Pavec -
MATHILDE ROSIERŒil graine, 2025Verre plein production Cirva Marseille
Solid glass production Cirva Marseille12 x 6 x 4 cm
4 3/4 x 2 3/8 x 1 5/8 inCourtesy of Pavec
