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« La première période de ma peinture, c'est l'amour… ».

"La première période de ma peinture, c'est l'amour..."
Note de Maurice Denis, 31 décembre 1939

 

Connu comme l’un des principaux acteurs du groupe des Nabis et membre actif du renouveau de l’art sacré au tournant du XXe siècle, Maurice Denis (1870-1943) a parallèlement livré de sublimes scènes familiales. Marié en 1893 à Marthe Meurier, celle-ci peuple une grande partie de son œuvre qui s’étend à la sphère domestique — l’épouse, les enfants, le foyer. À cette date, si l’artiste est animé par ses sentiments et réalise des œuvres empreintes de douceur, elles n’éclipsent pas pour autant ses explorations plastiques.

 

C’est en 1890, dans sa célèbre formule sur le tableau comme « surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées », que Maurice Denis pose les bases théoriques d’un art où la construction plastique devient porteuse d’émotion. Il ne s’agit pas d’illustrer un sentiment, mais de le faire naître par les moyens propres à la peinture et à la technique qu’il développe : cadrages souvent resserrés, aplat des couleurs, rythmes ondoyants des lignes, accord subtil des tons. Cette orientation, issue des leçons de Gauguin et de Sérusier, se traduit dès le début de sa carrière à travers des peintures et dessins clés. Les pièces présentées au sein de l’exposition en sont un précieux témoignage. De Procession nuptiale à Bernadette et sa mère, en passant par le Portrait de Marthe à la capeline rose, ces tableaux illustrent la capacité de l’artiste à faire sienne les théories du cloisonnisme tout en les dépassant. Dès lors, ses recherches picturales seront nourries de scènes de vie où l’intime devient sujet et matière. Un croisement net s’observe ainsi entre ses théories plastiques et sa vie personnelle.

 

Cette attention portée à la construction plastique s'accompagne d'astucieux jeu de regards qui associe le regardeur à la scène plutôt qu'il ne l'en tient à distance. Dans Le berceau du petit frère par exemple, tandis que l'une des filles de l'artiste se penche sur son cadet, Maurice Denis capte le regard du bébé, nous conviant dans l'espace de la toile. Le même procédé se retrouve dans Bébé au sein, où l'un des visages nous regarde, une manière de nous inviter au cœur de ce moment d'intimité. Cette manière de faire du regardeur un témoin, presque complice, distingue les scènes de famille de Maurice Denis des portraits de groupe à valeur sociale ou statutaire qui jalonnent l’histoire de l’art.

 

Cette question du regard se pose avec une acuité particulière dans les portraits de Marthe. L'historien de l'art John Berger a montré comment la peinture occidentale a longtemps construit la figure féminine comme objet d'un regard masculin surplombant, le corps de la femme étant offert à l'œil du regardeur autant qu'à celui du peintre — une lecture que l'historienne de l'art Griselda Pollock a prolongée en interrogeant les rapports de pouvoir inscrits dans les postures et les espaces de la représentation féminine. Or les portraits de Marthe par son époux semblent échapper en partie à ce schéma. Dans le Portrait de Marthe aux rubans, la pose est sensuelle — la poitrine subtilement dévoilée, la taille marquée par un ruban qui souligne les courbes du corps — mais le traitement ne relève nullement d’une distance ou d’une forme d'appropriation. Le visage garde une réserve pudique, et la main posée sur sa poitrine la met en lumière sans s'offrir pour autant. Marthe est une muse, mais une muse sur qui l'artiste ne pose pas de regard distant ou voyeuriste : ses portraits révèlent une complicité et une tendresse qui redessinent le lien triangulaire entre artiste, modèle et épouse.

 

Les œuvres exposées offrent par ailleurs un regard singulier sur le traitement de la sphère intime, sujet de prédilection de plusieurs de ses contemporains nabis comme Édouard Vuillard ou Pierre Bonnard. Pour autant, les œuvres de Maurice Denis ont ceci de particulier qu’elles conservent, là où ses camarades Bonnard et Vuillard tendent à dissoudre la figure dans le décor environnant, une frontalité et une netteté de construction qui lui sont propres. L’artiste isole ses figures, les cadre avec précision, leur conserve des contours nets — une manière de traiter la scène familiale à l’image de ses futures compositions religieuses.

 

Cette frontalité se déploie pleinement dans les scènes de maternité et d'enfance. Le philosophe Gaston Bachelard, dans sa Poétique de l'espace, a montré comment certains objets et lieux — la maison, le berceau, le nid — condensent une image du bonheur protégé, qui résonne avec l’intimité offerte par Maurice Denis. Cette idée de quiétude déborde le seul cercle familial pour irriguer certains paysages, comme dans Pommiers en fleurs. Maurice Denis y fixe la magie du printemps, saisie dans de vibrantes touches de blanc et de violet qui contrastent avec le bleu du ciel. Le pommier, baigné de lumière, semble envelopper toute la scène — un motif de renouveau qui relève, à l'échelle du paysage, d’une logique similaire d'éclosion.

 

La félicité qui se dégage de cette œuvre apparaît alors comme l’un des fils conducteurs de l’œuvre de l’artiste. À travers ses portraits et paysages, Maurice Denis nous invite à savourer le temps et à appréhender l’instant dans toute son unicité.

 

— Gwendoline Corthier-Hardoin

Historienne et critique d'art

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