TEXTE 1, Il restera la gravité (contexte)
Mon histoire familiale a fait que, depuis l'enfance, je n'ai que des objets et des récits pour accéder à un pan entier de mon passé. C'est par ce biais que j'ai spontanément interrogé le rapport affectif entretenu avec les objets qui nous entourent. Comme dans mon œuvre Bijou Bougie, 2012, réalisée pendant mes études, c'est souvent par l'effacement et la destruction des objets que j'ai questionné ce rapport.
En 2021, je découvre une histoire familiale restée tue depuis quatre-vingts ans. Les historiennes Patricia Helletzgruber et Sophie Juliard me contactent successivement au sujet des tableaux spoliés dans l'atelier de ma grand-mère, la peintre Diane Esmond, pendant la Seconde Guerre mondiale. J'apprends alors que le pillage ne concerne pas seulement quarante-six toiles, mais aussi l'intégralité des appartements de mes arrière-grands-parents et grands-parents. J'apprends aussi que les services qui avaient réquisitionné l'immeuble familial, situé au 54, avenue d'Iéna à Paris, n'étaient autres que l'ERR (chargé du pillage des objets d'art) lui-même, puis le Comité d'organisation des entreprises de déménagement et de garde-meubles, responsable du pillage massif d'objets du quotidien pendant l'Occupation. À Paris, 38 000 appartements ont été vidés.
Les archives que je découvre me donnent accès aux longues listes d'objets, d'œuvres d'art et de livres réclamés par mes grands-parents et arrière-grands-parents à la fin de la guerre. Ils nomment de mémoire chacun des objets manquants et décrivent le plus précisément possible leurs formes, matières et couleurs, dans l'espoir de se les voir restitués. Leurs appartements ont été dénudés : plus de meubles, plus de tapisseries, plus de piano, plus « de couverture de piano en velours couleur gorge de pigeon », ni de « petit service à thé argenterie anglaise avec bouilloire ».
Selon les notes de Rose Valland et de l'ERR, la plupart des toiles de Diane Esmond ont été brûlées devant le Jeu de Paume, en 1943. Diane ne dira rien de ce pillage à ses enfants.
Cette histoire de spoliation et son refoulement me bouleversent. Grâce à l'aide à la recherche et à la création du CNAP (2022), j'approfondis mes recherches et crée un corpus d'œuvres en dialogue avec l'histoire de ma grand-mère.
Lors d'un voyage à New York en 2023, ville de l'exil de ma famille pendant la guerre, je me rends chez mon oncle, fils de Diane Esmond, qui conserve son œuvre depuis son décès. Je suis profondément touchée par la découverte de ce travail et fascinée par son ampleur et sa qualité. Après les toiles volées ou anéanties, je fais face à des centaines de peintures, des milliers de dessins, réalisés à Paris et désormais entassés à Boston, au fond d'une cave. C'est ainsi qu'est née l'idée de rapatrier des dizaines de toiles et dessins de cette grand-mère que je n'ai jamais connue et d'en intégrer une sélection dans mon propre projet.
— Adrianna Wallis
Texte 2, Diane Esmond (fiction historique)
Nico, Cible Mouvante (extrait de Nico qui a peur d’être dans le noir, Clémentine Boulard, 2025)
« Diana never talked to me about her work / Diane ne m’a jamais parlé de son travail ». Ce sont les premiers mots de Martha Gellhorn dans un texte écrit en juin 1995. Quatorze ans après la mort de Diane Esmond. Trois ans avant que la grande reporter de guerre, apprenant qu’elle est atteinte d’un cancer qui grignotera son corps et son esprit, avale une capsule de cyanure et décide de sa fin. 1998, l’année de ma naissance.
Ce texte, intitulé « Remembering Diana », Martha Gellhorn l’écrit à la demande de son filleul, Victor Wallis, le fils aîné de Diane Esmond. Victor me le fait parvenir dans le cadre de l’enquête que je mène sur sa mère aux côté de l’artiste Adrianna Wallis, petite fille de Diane Esmond. Ces quelques pages rédigées en hommage à la peintre arrivent en ma possession trois ans après le début de la recherche. Trois ans d’aventures, de découvertes et de rebondissements durant lesquels je me suis prise de passion pour Diane, mais au bout desquels une frustration persistait. De tous les documents passés entre mes mains, de tous les témoignages récoltés, je n’étais toujours pas parvenue à trouver une réponse satisfaisante à la question qui, dès le départ, avait fait naître mon intérêt : Qui était Diane Esmond ?
L’année 2020 s’achève. Je viens de rencontrer Adrianna Wallis aux Archives Nationales de Paris, pour la Nuit de la Lecture. Elle y présente une performance dans le cadre de son oeuvre Les lettres ordinaires, un projet qui interroge ce qu’il advient des lettres perdues, ces courriers postés qui n’arrivent pas à leur destinataire. Je lui propose de l’interviewer. Quelle a été la place de l’art dans ta vie ? est ma première question. Adrianna me répond qu’enfant, elle a grandi au milieu des montagnes du Vercors dans une maison dont les murs étaient parsemés de tableaux silencieux. Sa grand-mère, qu’elle n’a jamais connue car elle est décédée dix jours avant sa naissance, les avait peints.
Quelques jours plus tard, Adrianna m’écrit dans le post-scriptum d’un e-mail qu’elle a repensé à notre échange. Peut-être serait-il intéressant de se pencher sur la vie de cette grand-mère, Diane Esmond ? Je l’y encourage. Il n’y a rien de mieux qu’un mystère à élucider. Ça te dit de suivre cette histoire avec moi ? me demande-t-elle. Il n’en faut pas plus pour m’embarquer à son bord.
S’ensuit un second e-mail : « J’ai dit à mon oncle Victor que nous avions quelque chose en tête au sujet de Diane. Il est ravi. Il m’avait envoyé ce fragment de lettre, écrit par Diane, au cas où il pourrait m’inspirer. Entre temps, il l’a perdu. Il a gardé toutes les lettres que sa mère lui a écrite. A priori, celle-ci est celle dans laquelle elle parle le plus de son travail. » En pièce jointe, une feuille de papier bleu ciel, écrite à l’encre bleue marine, débute par une phrase, « ‘Hope’ is what keeps us alive and keeps us going. Never let it leave your side / ‘L’espoir’ est ce qui nous tient en vie et nous permet de continuer à avancer. Ne le laisse jamais t’abandonner ». Il s’agit visiblement de la page centrale d’une lettre en trois partie. Ce fragment ne commence pas par « Mon cher… », ne se termine pas par « Je t’embrasse ». Il fait le récit d’un élan, celui d’une artiste prête à créer. Diane vient d’arriver dans un petit village dissimulé d’Italie, bâti sur un rocher près de Naples. Elle a dû partir, quitter Paris, changer ce qui se trouvait sous ses yeux. Elle est là, So here I am, seule, alone. Elle doit se mettre au travail, ce qui sera éprouvant pour elle. Elle s’est jetée dans un nouveau monde, où elle devra faire face à elle-même, et en tirer le meilleur parti. Elle est arrivée la veille au soir. Elle ne sait pas ce qui l’attend. Tout ce qu’elle sait, c’est que ce sera difficile. Son travail ne dépendra pas de ce qu’elle verra, mais de ce qu’elle est. Elle a vécu cette situation de nombreuses fois. Elle la connaît par coeur, puisqu’elle ne change jamais, et se répète. Elle sait quels sentiments se dressent sur sa route. L’espoir et le désespoir, la passion et la haine, s’entre-déchireront en elle jusqu’à ce qu’elle parvienne à les dompter pour accomplir ce qui, selon elle, en vaut la peine. Elle ne s’est jamais avouée vaincue, elle ne pourrait pas le supporter. À Haïti, elle avait failli céder.
Ces mots, sans début ni fin, furent ma première rencontre avec elle. Avant de voir sa peinture. Avant de savoir à quoi elle ressemblait. C’est à la lecture de ce fragment que, bouche bée, s’est formée la questionde savoir qui avait tenu ce discours chargé de vérité. J’avais besoin de le savoir. Inlassablement, j’ai cherché à comprendre.
Plus tard, découvrant l’existence de Martha Gellhorn dans la vie de Diane, je contactais une de ses biographes. Peut-être avait-elle entendu parler de la peintre dans la vie de la journaliste. Et puis, je ne pouvais m’empêcher de glisser une question supplémentaire. Quel serait le meilleur conseil que vous donneriez à une jeune écrivaine qui souhaite dresser le portrait d’une artiste ? Elle me répondit cette simple phrase : « La clé réside dans une recherche approfondie, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à découvrir ». Le problème, avec la recherche, c’est qu’elle ne finit jamais, lui ai-je répondu. Sa conclusion fut sans appel : « Si, il semblerait que cela ait une fin. » À ce moment-là, le texte de Martha Gellhorn me parvenait, et avec lui une réponse à ma question. Qui était Diane Esmond ?
Diane Esmond était une personne qui ne parlait pas de son travail. Diane Esmond était une acharnée. Diane Esmond peignait. Seule une de ses plus proches amies pouvait détenir la justesse nécessaire pour, avant toute chose, la définir.
— Eloïse Duguay
Texte 3, Il restera la gravité (Historique)
Au printemps 1942, une officine allemande, le Service Ouest, prend ses quartiers dans un hôtel particulier du 54 avenue de Iéna, dans le 16e arrondissement. Propriété d’une famille juive, celle de Diane Esmond, artiste peintre et grand-mère d’Adrianna Wallis, le bâtiment abrite alors déjà l’équipe en charge de mettre la main sur les oeuvres d’art des collectionneurs juifs. Jusqu’en août 1944, dans la Capitale, le Service Ouest videra intégralement, avec l’appui des entreprises de déménagement françaises, près de 40 000 appartements dont les locataires en titre, juifs arrêtés ou en fuite, sont physiquement absents.
Cette « Opération Meubles », comme l’ont désignée ses artisans, a concerné toute la ville : des foyers aisés des quartiers Ouest à ceux, bien plus nombreux et infiniment plus modestes, de l’Est de Paris. Dans la seule rue Chapon au moins 50 logements, dont un au numéro six où vous vous trouvez, ont été entièrement pillés : des ampoules aux rideaux en passant par les tabourets, petites cuillères et autres livres.
Ce récit de l’historienne que je suis atteste de l’ampleur du crime. Il ne permet pas de se représenter le sentiment d’effacement intime et de violation intérieure qui a résulté de cette intrusion chez soi pour celles et ceux qui en furent victimes. La poésie plastique d’Adrianna Wallis prend, elle, appui sur un vécu familial et longtemps oublié pour révéler cette perte. Elle travaille l’apparition comme une matière, dans le pli de la disparition et dans un dia logue imaginaire avec Georges Perec qui a arpenté les rues de Paris comme autant de voies du souvenir.
À la Libération, les survivants ont dû, de mémoire, faire des listes de ce qui leur avait été volé. Des milliers de pages écrites à la main sont aujourd’hui conservées dans les archives. Adrianna Wallis les fait résonner en reproduisant des extraits, devenus vers de poèmes, aux côtés d’oeuvres originales, éclairées par celles de sa grand-mère. Se dessine ainsi un dialogue entre les lieux, les époques et surtout les formes artistiques. « Une nappe blanche garnie de jours » mentionne un des inventaires repeint à la main, à la gouache, sur du papier d’art. Ce sont les « jours » plus que la « nappe » que ces oeuvres nous donnent à voir comme autant de trous de mémoire que seul le geste de l’artiste peut faire apparaître, sans les combler, comme en suspension. Malgré la gravité.
— Sarah Gensburger, sociologue de mémoire et chercheuse au CNRS
Texte 4 (au sujet d’Adrianna Wallis)
Ce qui me touche dans le travail d’Adrianna Wallis c’est ce rapport au peu, à l’oublié, au dérisoire, comme à l’important, à l’essentiel, à tout ce qui nous relie.
Tout est placé sur un même plan, les oeuvres d’art, les petites cuillères, rien ne domine et rien n’est relégué. C’est une intensité de vie parce que ces oeuvres modifient notre lien au réel. Elles déplacent. Alors des questions arrivent : qu’est-ce qui est là ? Qu’est-ce qui appartient ? Qu’est-ce qui est perdu ? Qu’est-ce qui nous concerne ? Qu’est-ce qu’on oublie ? Ce qui s’éloigne dans le temps ou dans l’espace est-il perdu ? Est-ce que celle ou celui qu’on a été dans l’enfance est encore là, dans le corps ?
Les objets, les pensées, les images, les paroles viennent à nous, comme si c’était leur destinée. Nous devenons des cibles : « Notre oeil est une cible pour les objets qui sont devant nous. Ce sont eux qui le visent et non le contraire. » écrit Pavic Milorad dans Le Dictionnaire Khazar. Et c’est ce que je ressens devant les oeuvres d’Adrianna Wallis, en tant qu’humaine, je suis visée précisément. Il y a dans ce travail une grande finesse, une délicatesse, une intelligence, une profondeur, et aussi une forme de violence et d’amour profonds.
— Laura Vazquez