Shirley Goldfarb (1925-1980) fut une figure centrale du Montparnasse et du Saint-Germain-des-Prés des années 1960 et 1970, jusqu’à son décès à l’automne 1980 à la suite d’une longue maladie. Comment cette États-unienne née au milieu des années 1920 à Altoona (Pennsylvannie) au sein d’une famille juive conservatrice, destinée au rabbinat de par ses études de théologie, deviendrait-elle une peintre abstraite rigoureuse puis, dans les dix dernières années de sa vie, une diariste frénétique ?
Quelques mots s’imposent pour resituer Goldfarb dans le moment qui nous intéresse, à savoir la décennie 1970, lorsqu’elle tient un journal intime très fourni1. Après avoir vécu à New York dans les années 1940, oscillant entre d’abord entre des études de chant et de théâtre, elle devient modèle vivant à la Art Students League avant d’obtenir une bourse pour y étudier, de 1949 à 1954. Elle expérimente dans le registre figuratif divers médiums : la lithographie, l’aquatinte, la gravure sur bois et la peinture. En 1954, avec Gregory Masurovsky, qu’elle a épousé l’année précédente et qui jouit du favorable statut accordé par G.I. Bill, lequel lui permet d’aller étudier à l'étranger, elle s’installe à Paris, dans la perspective de n’y demeurer que quelques mois. Elle y vivra jusqu’à son décès : son fils Marc Masurovsky y naît en 1956, et elle y louera un unique atelier, un petit espace situé rue Liancourt, non loin de Montparnasse, juste à côté d’un autre atelier où la famille réside. À la fois proche de nombreux expatriés états-uniens et n’appartenant à aucun groupe, elle développe à Paris un travail solitaire, qui s’oriente d’abord vers l’expressionnisme abstrait, après une période tachiste, rompant avec la figuration de ses débuts. Sans rencontrer un succès financier ni être représentée par une galerie parisienne, elle est toutefois exposée régulièrement dans la capitale française et soutenue par quelques mécènes et critiques. Sa peinture se modifie considérablement après l’année 1967, au cours de laquelle elle et son conjoint sont brièvement de retour aux États-Unis pour enseigner au Minneapolis College of Art & Design. À la suite de ce séjour, ses toiles deviennent plus monumentales, et elle adopte définitivement de très grands formats (3 mètres sur 2). Le 27 juillet 1971, elle commence à rédiger un journal, qu’elle tiendra de manière rigoureuse jusqu’à son décès le 28 décembre 1980.
Paradoxalement, on peut dire que Shirley Goldfarb demeure une relative inconnue dans l’histoire de l’art, que ce soit dans son pays d’origine – quitté trop tôt – ou d’adoption – où elle a surtout été reconnue comme un personnage public des années 1970. Sa discipline personnelle de travail et de vie, la conduisant à effectuer chaque jour de longues marches entre son appartement, son atelier, et les cafés de Saint-Germain-des-Prés (le Flore, Les Deux Magots, Brasserie Lipp, le Bonaparte, le Balzar…) ou de Montparnasse (Le Select, La Coupole…) où elle tenait méticuleusement son journal, décrivant le pittoresque spectacle quotidien de Paris, ont modelé une persona singulière. Avec sa frange coupée au cordeau, ses cheveux et son maquillage à l’eye-liner noir de jais, sa petite chienne Sardi qui avait coutume de déféquer aux endroits non prévus pour, ses carnets tenus plusieurs fois par jour, Shirley Goldfarb ne passait pas inaperçue. Les 75 carnets qui composent cette quasi-décennie d’écriture ont été préservés par Gregory Masurovsky, et sont aujourd’hui conservés à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (IMEC). Étant donné la densité de ceux-ci, ils n’ont jamais été publiés en intégralité, mais des extraits ont été traduits en français dans une première édition pensée par son mari en 19942. Plus de vingt ans après celle-ci, une nouvelle édition augmentée, adjointe de dessins issus des carnets, a été publiée, à l’initiative de son fils Marc Masurovsky3.
Aujourd’hui, ses œuvres sont peu présentes dans les collections publiques ; moins de dix d’entre elles sont possédées par quelques institutions (le CNAP, le FRAC Île-de-France, le Musée d’art moderne de Paris et le Centre Georges Pompidou). Bien qu’absente au sein de l’exposition « Elles font l’abstraction » (2021) au MNAM, Goldfarb suscite depuis quelques années un regain d’intérêt. En témoigne la présentation récente (2024-2025) de son imposante Yellow painting (1965), grande toile de plus de trois mètres de long, dans les collections permanentes du musée avant sa fermeture. Certaines de ses œuvres ont aussi été montrées dans l’exposition « United States of Abstraction : artistes américains en France, 1946-1964 » (2021) au Musée d’arts de Nantes et au Musée Fabre de Montpellier. Toutefois, il faut se demander pourquoi celle qui a côtoyé – sans forcément développer des amitiés suivies – Joan Mitchell, Sam Francis, Yves Klein ou Shirley Jaffe à Paris est demeurée en marge des récits plus établis. Un certain nombre de raisons peuvent sans doute l’expliquer, mais la combinaison de deux d’entre elles paraît aujourd’hui assez nette : la maîtrise incertaine de la langue française par l’artiste – qui a été un facteur important de mise à l’écart de nombre d’artistes non-francophones installés à Paris dans l’après-guerre, conduisant à la création de réseaux de sociabilité purement anglophones – adjointe à la solitude artistique de Goldfarb, visiblement peu intéressée à l’idée de rejoindre un groupe, en ont fait un cocktail idéal pour éloigner l’artiste de certains récits héroïques. Dès les débuts de son journal, elle le mentionne, sans pour autant déplorer ce qu’elle perçoit aussi comme une manière d’être dans le monde de l’art : « as such it is difficult not to fit into a ‘bande’. i must always be a loner that is the destiny fabricated from a rather sturdy ‘tissue’»4.
De manière générale, la solitude est un sujet récurrent dans le journal de Shirley Goldfarb, qui écrit par exemple en juillet 1979 : « i am a solitary who puts herself in solitary confinement even in a crowd »5. Dans ce cadre, la solitude de l’acte de peindre semble avoir été contrebalancée par l’écriture du journal, nécessairement rédigé dans des lieux publics, permettant à l’artiste de décrire tout ce qu’elle voyait et analysait, médisant à loisir sur ses contemporains avec une férocité mordante. Les éditions partielles des Carnets, en 1994 puis 2018, rendent compte de l’écriture si singulière de Goldfarb, de son humour incisif, de son goût pour le mélange de sa langue maternelle et des expressions apprises dans son pays d’adoption. En la lisant, il est toutefois complexe de saisir si elle se percevait autant écrivaine que peintre. Pourtant, dès les débuts de son journal, lorsqu’elle forme le « vœu solennel » d’écrire chaque jour dans son carnet6, elle se réjouit face à cette promesse : « I love to write one letter after another. It is such a miracle to know how to write a word and magically word after word become sentences »7. Elle s’interroge même, le lendemain, reliant les deux pratiques : « i am painting with words i am painting with paint i am painting with actions am i an action word painting painter? […] i write words on paper the way i paint color on canvas. it is pleasure to sculpt a letter which becomes a word which becomes a sentence which becomes a paragraph of a poem story painting »8. L’enthousiasme de l’écriture est contaminant : « i am in love with the movement of my pen as it glides along the paper making words which can be read. the forming of letters and words on paper is a miracle of our civilization: it gives me a thrill to dessiner words. to write sentences which express thoughts important only to myself. »9 Huit ans plus tard, le constat est plus distant : « somebody asked if i was a writer because i write in a notebook. no i’m not a writer friend. but I do write. it’s the same for painting. i “paint” but i’m not a painter….»10
Les extraits que je souhaiterais ici faire découvrir ne concernent pas l’écriture, ni les observations acides que Shirley Goldfarb faisait des Parisiens et autres amateurs de café de passage dans ses brasseries favorites. Ils se rapportent à une part plus sombre du journal de l’artiste, et pourtant si importante : à la toute fin de l’année 1971, elle est victime d’un grave accident de la route. Percutée par un camion et hospitalisée, elle souffre d’une triple fracture de l’avant-bras droit – un coup du hasard pour la peintre, qui est gauchère – et voit son visage, qui a été criblé d’éclats de verre, brutalement modifié. Dès lors, les questionnements existentiels occupent une place capitale dans son journal, s’amplifient encore à partir de 1978, lorsque l’artiste découvre qu’elle souffre d’une cirrhose du foie, diagnostic erroné des médecins qui reconnaissent plus tard la présence d’un cancer ovarien déjà avancé. Soignée par chimiothérapie, elle connaît une rechute en 1979, conduisant à son décès prématuré à l’âge de 55 ans, après de longs mois de souffrance au cours desquels elle oscille entre résignation, espoir, colère, désarroi, détente, optimisme...
Ce sont ces pages bouleversantes que je souhaite aujourd’hui faire découvrir, à partir d’extraits choisis au cours des deux dernières années de sa vie. Elles sont un témoignage sans fard sur le cancer, dans une période où la maladie demeurait encore largement tue et mise à l’écart. Mais au-delà de l’aspect historique de tels récits, c’est la pulsion de vie de Shirley Goldfarb qui marque : au milieu des inévitables découragements face à une fin inéluctable, l’artiste ne craint ni l’humour, ni la provocation, avec un sens de la formule qui lui est propre : « eternal life would suit me best » écrit-elle en février 1979. Un an plus tard, s’adressant directement à la mort, elle explose : « You cant have me ass-hole. not now or for 65 years or 30. Get lost… I’m the boss. » Ses notes vont à l’encontre de tout ce que l’on pourrait attendre d’un malade du cancer, et a fortiori d’une malade : tout en s’interrogeant sur les conséquences sur la perception extérieure de sa féminité, elle affronte avec une lucidité parfois désarmante ce qui la guette. Son refus de la mort ne doit pas s’envisager comme un déni, mais comme le désir de faire triompher coûte que coûte la vie : « each day i rise up as a newborn baby » écrit-elle en mai 1979. Quelques mois plus tard, fatiguée de tout sauf de la vie, elle s’écrit : « i am alive! i live i breathe i continue my habits ». Troublée par la beauté de ses contemporains, des arbres ou des oiseaux, elle demeure fidèle à ce qu’elle était avant de basculer dans la maladie : « Shirley Goldfarb continues to be Shirley Goldfarb », assène-t-elle en novembre 1979. You bet. Et en effet, jusqu’au bout, elle persista à peindre, à écrire, et même à chanter – elle donna un concert a capella en juillet 1980, quelques mois avant son décès, alors qu’elle achevait de grands monochromes. Son ultime œuvre, écrit Marc Masurovsky, fut une toile abstraite, ni blanche ni noire comme beaucoup de celles qu’elle avait peintes les dernières années de sa vie, mais dans les tons de rouge, jaune et violet11. Son journal fut tenu de manière rigoureuse, quotidiennement, jusqu’aux derniers jours.
Quelques-uns de ces textes ont été traduits dans l’édition des Carnets de 1994 (éd. Quai Voltaire) ou 2018 (La Table Ronde), mais leur publication dans leur langue d’origine demeure inédite, et la majorité d’entre eux sera je l’espère une découverte pour le lectorat. Pour ne pas alourdir le texte en notes de bas de page, je préfère préciser dans cette introduction les carnets auxquels je me réfère12. Par ailleurs, j’ai essayé de conserver l’écriture singulière de Shirley Goldfarb, l’absence régulière de majuscules, spécifiquement au mot « I » (« je »), le refus des apostrophes dans les mots anglais qui normalement devraient en avoir (« don’t », « it’s »), les retours rythmés à la ligne, les insertions d’expressions ou de mots français. Les coquilles ont été toutefois corrigées entre crochets. Lorsque cela me semblait nécessaire, j’ai aussi ajouté quelques notes de bas de page pour contextualiser les faits évoqués. Je souhaite ici remercier Marc Masurovsky pour sa confiance, son temps et son regard, essentiels pour mener à bien ce projet ; les équipes de l’IMEC pour m’avoir permis de consulter ces carnets à l’Abbaye d’Ardenne ; Alice Déon, des éditions de la Table Ronde, m’a également accordé la possibilité de republier les extraits de texte déjà édités dans les Carnets de 2018.
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5 avril 1978
… for someone who is possibly terminal i feel rather marvelous.
Octobre 1978
my hair slowly disappears… i go slowly mad observing my nude than ever prevalent scalp. and nude forehead how i deplore not having hair
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i must not despair not having hair but hélas I do.
25 novembre 1978
in bed
ate laitu & nuts and feel so depressed. vanity makes losing my hair a disaster. i must find a solution. a wig? shave it all off? suicide? what?
8 décembre 1978
Voilà the beginning of a new book. i hope to keep this one neat. clean and no recording of vomit days. whether to wig or not to wig poses a rather silly problem. my vanity and image needs tell me to do something my alter ego tells me i am confident and strong enough to face the no hair problem like a man. […] will it mean fewer compliments and invitations ? we shall see ; shall be an interested spectator at my proper demise.
9 décembre 1978
projects:
wig hunting
the wing hunt not
the witch hunt
7 février 1979
dear God… please give me LUCK. i want to live 120 years13. if the first 60 are unbelievably difficult please let the last 60 be luxuriant, successful incredibly fruitful.
9 février 1979
very little hair
but lots of hutzpah14
16 février 1979
i am in love with my paris life difficult as it is parfois: i will it to continue 70 more years. then i can die leave this earth but not really. eternal life would suit me best.
18 avril 1979
i grieve my many inadequacies: i’m not a success at anything except breathing, sitting still, thinking, imagining, hot talking, not living.
21 avril 1979
if i think about it my life is a nightmare. if i don’t think and just play at it all, i can get through tant bien que mal! i’m wonderful! if i keep telling myself that i’m wonderful (and i am i really am) then everything is O.K.
24 avril 1979
i’ve been playing “Heroine” for AGES
i created a monster and the monster devours the real ‘‘me’’ ?
i am my own ‘‘piece du theatre’’ and i want to live to be 120 years old just to see how ‘‘she’’ ends.
[…]
one can live to be 120 years old with proper diet and oodles of luck…
Mai 1979
my greatest talent is life. feeling ecstasy just breathing in and out. […] have lived many years but each day i rise up as a newborn baby… each and every day in itself is a lifetime the way i live it. So i don’t fear dying. i’ve lived thousand of day-lifetimes. oh to be reincarnated into one trilling super-canary after another! i am an opera lover but bird songs still thrill me more than human-song.
[…]
i feel strange and funny about being alive ever since i was told i had cancer and didnt die from it.
Mai 1979
She sign[ed] it but refused to write Good Luck with i told her i needed it because i have cancer15.
[…]
Andy placed my hand on his corseted bullet riddled anatomy. it gave me a thrill which I feel to this day16.
Mai 1979
i gotta lotta
mulatta
in me.
i said to the cancer
i said
there ain’t room for the two of us in my body. so scram.
Mai 1979
i have no secrets
when i was dying of cancer a year ago i came out every day and told everybody who asked my why i lost so much weight i told them everything: i know that I am well again. they are happy for me, some of them any way. they people my loneliness – their presence in my life is necessary. but I don’t care to be familier with anyone in fact this is the charm of café life no commitment except to be there.
7 juin 1979
no more painting
no more ‘‘trying’’
juste live
13 juin 1979
… i sit and wait gathering energy vibes for the next venture.
… i formulate ideas in my head for staying healthy
… i implore Lady L[u]ck to be at my side for the next seventy years.
25 juin 1979
… i love my life yet it all sounds so sad on paper. why is this?
3 juillet 1979
I lost my hair but not my chutzpah…
10 juillet 1979
i am lucid, i am sad, i am strong, i am helpless, i am helpful to some, i am on vacation from myself..
i am a survivor… there is no joy.. there is just survival… it seems to be enough to keep me going and that is all. i don’t want to die, but i don’t really want to live either. Not the way others think of living.
i hang on for dear life.
to any tiny hope around…
sometimes i’m desperate…
sometimes i’m not. i actually feel i’m making progress.
11 août 1979
i am tired of every thing except living – or existing…
14 août 1979
i yam who i yam and who I yam is a wonderful thing to be.
21 août 1979
i am alive! i live i breathe i continue my habits.
22 août 1979
i have fluids thus a return to chemo hélas. […] at least i am alive
modus operandi
keep my cool.
it could be worse.
25 août 1979
oh God give me another chance to be well. Please Luck come back… i was hopefully smart ASS and lost the gamble talking myself into believing i was ‘cured’. oh how I am punished. its more than i can bear this time.
27 août 1979
if only the chemicals & piqures would work… but isn’t that wishful thinking?
i sit like a statue all that moves is my hand. i wait for better day or death or both.
30 août 1979
Dear God… give me the courage to face this newest discomfort. amen.
1er septembre 1979
oh I wish I could live and love as through nothing had happened. that no cancer had ever invaded my privates, its hard to believe i have it.
2 septembre 1979
Life is a nightmare that has to be lived. otherwise you’ll never know if it turns into a sweet dream after all.
4 septembre 1979
i suffer terribly the humiliation the discomfort of my condition. God help me please. i suffer morally i suffer physically i am mentally suicidal. cannot bear the distortion of my body nor its agony. Life is a nightmare which has to be lived until death is an accepted fact. […] i must not die as long as Sardi is alive…
5 septembre 1979
why should i die when i want to live?
[…]
Death death death… tries to depress me. with its menacing vibrations
6 septembre 1979
profit from each day in spite of my fatal physical condition
so much in life is psychological.
7 septembre 1979
help me win; please dear God i must live to be one hundred and twenty years olf. no more. no less.
8 septembre 1979
Fighting the desire to die because one experiences constant pain. […] yet i love life apart from the physical pain. can i balance it out? using reason weighing the pain against the rest which is much more positive: the weather the birds, the visual beauty of gardens and certain humans on thus far
9 septembre 1979
i wish to be buried in the Montparnasse cemetery. i want to haunt the neighborhood for hundreds of years hence… maybe thousands. i am too poor to offer myself such a luxury but perhaps somebody else will…17
2 octobre 1979
Now i wont die… now that people want me to
Expect me to.
Now i want, i wont die.
7 octobre 1979
i am so happy to be alive at this moment… sitting peacefully with my dog in my favorite café. i expect nobody or anybody to enter and surprise me with their wit and charm and generosity.
15 octobre 1979
How lucky i am to be me cancer condition and all. […] i invent my life as i go along. lately i must have been morbidly bored and perhaps i invented a cancer to add drama to my poor little artists life?
20 octobre 1979
some people watch me as i write. that’s o.k. how i love life. how i don’t want to leave it till i’m a hundred and twenty years old. how good i feel just sitting and writing and nothing hurts for the moment.
28 octobre 1979
i’ve no ambition to do anything except the minimum to stay alive. walk, keep reasonably clean eat enough to stay alive… an ‘esquisse de la vie’
15 novembre 1979
modus operandi.
Shirley Goldfarb continues to be Shirley Goldfarb.
19 novembre 1979
what i have learned about life? that i can do little about it except live it. submit to gods will… certainly. i died everything except work (paint) today
21 novembre 1979
DEARES[T] GOD i HOPE & PRAY that the fluids wont come back today (or any day there after)
[…]
Shirley Goldfarb
like Rome
was not built in a day.
26 novembre 1979
Life is not worth living unless i paint!
27 novembre 1979
What is left for me in life? to note the good days or the bad days. […] i sit sipping vichy water while people around me eat steaks drink wine smoke cigars. they are healthy indulging in all the food and drink habits considered unhealthy i eat or drink noth… and am dying (2) but not yet dead of cancer. it makes no sense. nothing does. why should it?
21 décembre 1979
i go into ectasy at the sight of a beautiful tree…18
i shall live
just to see
again and again
that beautiful tree.
(outside the café Flore left window back)
thank you God for another day in which to paint and sing and stray.
i watch the people who populate the sad café… it is reassuring that they and i exist.
no matter what i do is interesting just because its me doing it.
22 décembre 1979
the cancer is my Auschwitz
ascite, nausea, perfusion, needles ponctions, delire anguish… la, voila.
31 décembre 1979
modus operandi for 1980
the show must go on all of them
10 avril 1980
the second flacon of blood goes into my veins. i write and draw dots to occupy myself
17 mai 1980
Cancer…
a game of chess to the death
20 mai 1980
to be or not to be is no longer the question…
me… i be.
27 mai 1980
modus operandi for Monday… Live… be painless
get out early…. paint
Love life, enjoy everything possible. […]
the longer i live… the more i want to forget… that which i know end that which i knew
6 juin 1980
I slap Death down in its blistered cankered contenance…. it loses pus as i kick hard in its blue balled pelvic area. Death is a billiard bulled pot bellied beer drinking red necked son of a bitch and i beat him back as he tried to smash a beer bottle into my fragile baling chemio-therapist angel head. You cant have me ass-hole. not now or for 65 years or 30. Get lost… I’m the boss.
15 juin 1980
Dear God… give me a miracle… remission from this cursed cancer till I am 120
18 juin 1980
i will be Shirley Goldfarb right to the end of my one hundred and twenty years.
28 juillet 1980
i am determined
to rid myself of this
ascite and forever
2 août 1980
this… today… is a happy… truly happy moment in my life.
Long live my Life!
19 août 1980
my ascitis tightens on my tortured stomach. will i ever be ‘normal’. ever again. must this condition plague me with little respite for the remainder of my life which i will make every effort to be a total of one hundred and twenty years. will the exuberant healthy me win over the me of the alarming ascites? i need much luck.
24 août 1980
cancer is the nazi in my body…
4 septembre 1980
je ne suis pas ‘bien portant’. my only revenge is living if not as well as I should… just living.
14 septembre 1980
dear God please take away the pain (All of it) and the ascite. Please
[…]
i feel so awful since the last ‘‘treatment’’, i really prefer to die than to have another.
15 septembre 1980
i am so weak so defeated today. i cant make it. i must finally admit it to myself. i cant make it. it’s the first time i haven’t lied to me. no Shirley death is around the korner. the flies are picking at my cadaver already.
18 septembre 1980
i must will all this nightmare away and wake up to who i was before the trauma and become the magnificence i am destined to be… miracle miracle miracle
19 septembre 1980
Shall i bequeath my body to cancer research? it might be a more valuable cadeau than money.
21 septembre 1980
my decision of no more treatment pleases me. it suits my temperament. How i love life looking at people dialoguing painting. illness good health what contrasts. […] i cannot face another needle. i shall pray for a peaceful painless end. i am sick of eating & vomiting: I don’t want anymore. except natural life. […] but the world is a crap world. there is no more desire to stay alive to ‘see’ what happens.
i’m fed up.
23 septembre 1980
Why did my good luck leave me? oh please God bring it back! Don’t forsake me. we must reverse the destructive process. we must! […] where is my miracle? Some people never have to sit around writing notes to themselves. they are lucky enough to be surrounded by friends. why do my guts ache and why the blow up? oh let me wake up from this ever growing cauchemar.
[…]
What have i done wrong. everything? i do not accept the death sentence.
∗
Shirley Goldfarb décède le 28 septembre 1980, après des semaines cruelles, entre solitude, inconfort, agitation et douleur physique. Ses derniers mots écrits, qui accompagnent l’indication du 25 septembre « 9h : Curie – punction », sont les suivants : « i am shocked and numb for the hallucination of my deteriorated state. A series of setbacks, ». Conclure sans conclure, par une virgule, comme une échappée au milieu du chaos.
1 Nous empruntons la majorité des détails biographiques ici évoqués au mémoire de maîtrise très détaillé de Lilou Miné, Shirley Goldfarb. Artiste peintre et pique-assiette professionnelle, mémoire de maîtrise (sous la dir. de Mica Gherghescu et Didier Schulmann), Paris, École du Louvre, 2024, ainsi qu’à des échanges par courriel avec Marc Masurovsky en octobre 2026.
2 Shirley Goldfarb, Carnets : Montparnasse 1971-1980, Paris, éd. Quai Voltaire, 1994. Une adaptation théâtrale, issue de cette publication, a été montée en 2000 par Caroline Loeb.
3 Shirley Goldfarb, Carnets : Montparnasse 1971-1980, Paris, éd. De la Table ronde, 2018.
4 3 août 1971. Carnet 1971 (numérisé, en ligne).
5 16 juillet 1979. GDF 4.6 juin-juillet 1979.
6 27 juillet 1971. Carnet 1971 (numérisé, en ligne).
7 Id.
8 28 juillet 1971. Carnet 1971 (numérisé, en ligne).
9 6 août 1971. Carnet 1971 (numérisé, en ligne).
10 18 juillet 1979. GDF 4.6 juin-juillet 1979.
11 Échanges par courriel avec Marc Masurovsky, octobre 2026.
12 Liste des carnets consultés pour cette sélection : Carnet janvier 1973 et avril 1978 (numérisé, en ligne) ; Carnet GDF 4.1 (12 octobre – 7 décembre 1978) ; Carnet GDF 4.2 (8 décembre 1978 – 19 janvier 1979) ; GDF 5.1 (non daté, « Paris is a woman… », 1979) ; Carnet GDF 4.5 (13 avril 1979 – 10 juin 1979) ; Carnet GDF 4.6 (juin-juillet 1979) ; Carnet GDF 4.7 (21 juillet – 1er septembre 1979) ; Carnet GDF 4.8 (2 septembre 1979 – 4 octobre 1979) ; Carnet GDF 4.9 (5 octobre 1979 – 24 novembre 1979) ; Carnet GDF 4.10 (27 novembre 1979 – 13 janvier 1980) ; Carnet GDF 4.12 (14 mars – 10 mai 1980) ; Carnet GDF 4.13 (11 mai – 21 juillet 1980) ; Carnet GDF 4.14 (22 juillet – 11 septembre 1980) ; Carnet GDF 4.15 (11 – 26 septembre 1980).
13 Dans la tradition juive, l’âge de 120 ans – auquel Moïse est supposé être mort selon le Deutéronome – est considéré comme un âge idéal pour mourir. L’expression « Puisses-tu vivre jusqu’à 120 ans » est un classique à souhaiter aux personnes le jour de leur anniversaire.
14 La hutzpah (orthographiée également chutzpah, voir l’extrait du 3 juillet 1979) est un mot issu de l’hébreu, qui peut être traduit par « audace », « culot » ou « impertinence ».
15 Shirley Goldfarb évoque ici la signature d’un ouvrage autobiographique par Lauren Bacall.
16 L’artiste fait ici référence à Andy Warhol, régulièrement croisé à Paris, qui portait depuis la tentative d’assassinat de Valerie Solanas en juin 1968 un corset métallique.
17 Shirley Goldfarb fut bien enterrée au cimetière du Montparnasse, rejointe en 2009 par son époux Gregory Masurovsky.
18 Les dessins d’arbres occupent une place importante dans les carnets de Shirley Goldfarb : dès 1971, elle explique qu’elle doit dessiner un arbre par jour pour se sentir mieux.