Au début du XXe siècle, l’une des figures les plus audacieuses de la littérature française, Sidonie-Gabrielle Colette, dite Colette (1873-1954), s’est penchée sur l’histoire de l’artist peintre française Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842)1. À travers un court récit intitulé « Pages oubliées des Mémoires de Mme Vigée-Lebrun », une vision singulière du destin de l’artiste du XVIIIe siècle se dévoilait, entre ironie et fantasme. Colette, romancière, journaliste, publiciste, scénariste et comédienne indépendante à l’œuvre novatrice, s’est intéressée aux thèmes du féminin, de l’émancipation, du désir au cours de ses œuvres diverses. Si l’autrice a bien souvent exploré son monde contemporain au travers de ses personnages, cette historiette de quelques pages plongeait son lectorat dans l’univers passé de l’Ancien Régime.
Élisabeth Vigée Le Brun a longtemps été présentée comme une artiste « exceptionnelle » à plus d’un titre2. Si la peintre avait connu de son vivant une première consécration par la production importante de discours biographiques – à laquelle elle avait elle-même participé dans l’écriture de ses Souvenirs –, sa vie et ses œuvres ont connu une notoriété indéniable au tournant du XXe siècle. En parallèle de la première vague féministe3, se sont développées les études sur l’histoire des artistes femmes4. À cette période, Élisabeth Vigée Le Brun a été l’artiste femme la plus étudiée en France, on compte notamment cinq biographies éditées en moins de vingt ans, de 1890 à 19195. La vie et la carrière de la peintre a attiré un certain nombre d’historiennes et d’historiens de l’art, de critiques d’art, d’autrices et d’auteurs divers. Outre sa présence dans les dictionnaires et les ouvrages d’art, des dizaines d’articles issus de revues artistiques, de la presse généraliste, de publications destinées à la jeunesse, des revues de mode, etc., témoignaient de la reconnaissance de cette personnalité devenue une artiste de référence pour le grand public, et l’une des rares femmes intégrées au panthéon artistique canonique.
La fiction de Colette consacrée à Élisabeth Vigée Le Brun reste aujourd’hui méconnue de l’histoire de la littérature et de l’histoire des arts. Datée des années 1910, elle a été intégrée au recueil de La Chambre éclairée publié en décembre 1920 chez Édouard-Joseph en tirage limité à 1200 exemplaires6. Cette sortie littéraire de Colette arrivait au lendemain du succès de Chéri en juillet 1920, et de sa nomination en tant que chevalière de la Légion d’honneur en septembre de la même année. À cette période, Colette s’affirmait comme une écrivaine hors pair, en publiant ses œuvres les plus audacieuses, tout en devenant une véritable icône de la vie parisienne. Les « Pages oubliées des Mémoires de Mme Vigée-Lebrun », entre d’autres historiettes nommées « La Barrière » et « Petit Manuel de l’Aspirant-Scénariste », n’ont pas compté parmi les discours les plus réputés de l’ouvrage7. Par la suite, cette histoire a été absente de nombreuses des rééditions de La Chambre éclairée, car dès 1853 pour la première édition de ses Œuvres complètes chez Fleuron, Colette a réduit le recueil à quatorze historiettes évinçant ce récit du corpus8. Ce discours méconnu dénotait de la production littéraire de l’écrivaine pour les journaux, entre reportages, chroniques, les rubriques de vie journalière9. Avant la publication dans La Chambre éclairée, ce texte singulier se retrouvait en septembre 1917 dans la revue La Vie parisienne. Il s’agissait d’un périodique illustré, créé en 1863 par Émile Planat (1829-1887), caricaturiste et illustrateur plus connu sous le pseudonyme de Marcelin, et publié jusqu’en 1970, portant sur les joies et les plaisirs de la vie mondaine de la capitale.
À travers l’étude de cette rubrique de 1917, et des illustrations anonymes qui lui sont associées, nous plongerons dans un discours unique au sein de la construction posthume de l’histoire et de la réputation de la peintre Élisabeth Vigée Le Brun sous la plume d’une écrivaine libre et moderne et de son écriture ironique et savoureuse.
Un exercice de mimétisme : quand Colette devient Vigée Le Brun
Les mémoires d’Élisabeth Vigée Le Brun, intitulés Souvenirs, ont été publiés une première fois du vivant de la peintre en 1835-1838, et n’ont cessé d’être réédités par la suite au cours du XIXe siècle et du XXe siècle10. Au même titre que ses œuvres picturales exposées dans les musées de l’époque, les publications des Souvenirs ont fortement contribué à édifier le statut patrimonial d’Élisabeth Vigée Le Brun à une époque où la discipline de l'histoire des arts était en pleine cristallisation en France11. La première illustration de l’écrit de Colette dans La vie parisienne présentait d’ailleurs l’artiste partagée entre son métier de peintre et son activité d’écrivaine (fig.1).

Fig.1 : Colette, « Les Pages oubliées de Mme Vigée-Lebrun », La Vie parisienne, 1er septembre 1917, p.777.
Véritables témoignages de l’histoire d’une femme du XVIIIe siècle, ces mémoires ont notamment été réputés en tant que lectures convenables pour les jeunes filles de la fin du XIXe siècle. Lors de la parution de La Chambre éclairée, l’une ou l’un des rares journalistes à évoquer « Les Pages oubliées de Mme Vigée-Lebrun » les présentait comme « des pages exquises où toute l’émotion de Colette revit dans un souvenir d’enfance12 ». Adolescente dans les années 1880, Colette a certainement rencontré Élisabeth Vigée Le Brun dans ses lectures de jeunesse au travers de ses Souvenirs.
Par le titre de son historiette, Les « Pages oubliées des Mémoires de Mme Vigée-Lebrun », et par l’emploi de la première personne au sein de son récit, Colette laissait entendre que ce court texte parodique avait été écrit par Élisabeth Vigée Le Brun elle-même. L’écrivaine clôturait et signait son récit par ces termes : « Pour Mme Vigée-Lebrun, / L’ « à-la-manière-d’iste » : COLETTE13 ». Cette expression pouvait être entendue comme une pirouette pour évoquer un pastiche. Écrire « à la manière d'iste » revenait à se placer dans la position de celui qui imite un style. Colette ne se contentait pas de raconter la vie d’Élisabeth Vigée Le Brun, mais empruntait sa voix, en jouant sur un ton gracieux, mondain et passionné, et son œuvre, pour écrire un récit fictionnel.
L’ironie de Colette sur l’absurdité d’une artiste prolifique
L’incipit de l’historiette accrochait le lecteur en campant directement l’univers narratif par l’évocation d’une séance de pose durant laquelle la peintre Élisabeth Vigée Le Brun portraiturait lady Hamilton. Colette indiquait en note de bas de page : « Ce portrait a été oublié dans la liste des trois mille six cent vingt-sept portraits jointe par l’auteur à ses mémoires14 ». On retrouvait d’emblée le style d’écriture singulier de l’écrivaine du XXe siècle, considérée comme une autrice à la fois populaire et classique, mêlant simplicité, spontanéité et naturel, style qui l’a fait aimer du grand public15.
L’essentiel du discours de Colette mettait en exergue la production picturale considérable d’Élisabeth Vigée Le Brun, insistant sur sa productivité en la tournant totalement à la dérision. L’écrivaine exacerbait ainsi chaque anecdote. Elle faisait notamment dire à la peintre que sa production s’évaluait à une douzaine de portraits par semaine minimum. En détaillant certaines commandes, et en inventant certains noms, Colette tournait en ridicule l’œuvre entière d’Élisabeth Vigée Le Brun. À titre d’exemple, la peintre expliquait devoir réaliser un portrait du « prince Domakine », incluant sa femme, ses onze enfants, son cheval préféré, deux chiens et un couple de colombes familières. Ces innombrables séances de travail rythmaient la vie de l’artiste qui racontait chaque moment de sa journée sous la plume de Colette. Illustrant ces propos, on découvrait notamment l’artiste dans une scène rocambolesque concentrée sur sa palette de peinture dès son lever (fig.2).

Fig.2 : Colette, « Les Pages oubliées de Mme Vigée-Lebrun », La Vie parisienne, 1er septembre 1917, p.780
Le discours se clôturait d’ailleurs sur une frénésie créatrice de la peintre qui se mettait à produire des centaines de toiles en quelques heures, au point que des chars à bœufs étaient nécessaires pour les transporter par la suite. Les quelques anecdotes inventées par Colette tournait Élisabeth Vigée Le Brun en véritable « machine à peindre ».
Ainsi, la carrière et l’importante production picturale d’Élisabeth Vigée Le Brun, qui ne comptait pas moins de six cent soixante portraits et deux cents paysages selon une liste établie par ses propres soins dans ses Souvenirs, a été exagérée et moquée par Colette, elle-même écrivaine prolifique du début du XXe siècle.
La vision acerbe de Colette d’une artiste d’un siècle révolu
Si Colette n’apportait pas de renseignements chronologiques précis, son histoire évoquait la vie de la peintre aux prémices de la Révolution française. Ce texte se révélait être une satire féroce dépassant le stade de la pastiche puisque Colette faisait d’Élisabeth Vigée Le Brun une femme aux pensées futiles totalement déconnectées de la réalité. Après que l’héroïne ait raconté un moment de promenade, elle partageait au lecteur ses tracas sur le ton de la confidence :
« Mais jugez de mon triste étonnement : ce moment, malheureux entre tous, était celui que la populace avait choisi pour massacrer les prêtres. J’en vis massacrer devant mes yeux une bonne quantité, et j’en fus si affectée que je dus retourner chez moi, avec la contrariété de renoncer à un dîner agréable et où j’étais attendue16. »
Dans la suite du discours, Colette ne faisait qu’accroître cette opposition entre la position froide et désinvolte de la peintre et la violence des faits contemporains. Le récit d’une autre balade intensifiait l’absurdité de la posture de l’artiste. Élisabeth Vigée Le Brun se retrouvait encerclée dans la rue, sa femme de chambre se faisait alors étranglée et divisée en « cent morceaux » sous ses yeux. L’artiste confessait alors que la mélancolie causée par cet événement l’avait empêchée de réaliser plus de six portraits ce jour-là. À cela, elle précisait surtout que le lendemain matin son traumatisme avait été renouvelé par l’absence de la femme de chambre pour l’aider à se préparer. Par ces anecdotes, Colette se référait aux tumultes de la Révolution française, mais avec une faculté à transformer ces événements en scènes burlesques. L’écrivaine faisait d’Élisabeth Vigée Le Brun la représentation d’une personnalité de la noblesse d’Ancien Régime, enfermée dans sa bulle de privilèges, indifférente à la réalité politique de son pays.
La peintre apparaissait comme l’archétype d’une femme de l’Ancien Régime et a été réduite au statut d’aristocrate par Colette, dévalorisant de cette manière son statut d’artiste. Sous la plume de l’autrice, Élisabeth Vigée Le Brun devenait une véritable caricature de narcissisme et d’insensibilité. Ces défauts correspondaient à une certaine vision du caractère des femmes diffusée dans la littérature misogyne contemporaine, dans laquelle la bêtise, l’égoïsme ou encore la méchanceté faisaient d’elles le sexe faible17.
Au-delà d’être une noble du XVIIIe siècle, Colette présentait en effet Élisabeth Vigée Le Brun comme une femme du XVIIIe siècle. Cette peintre a longtemps été perçue comme l’artiste la plus féminine de toutes les artistes et notamment au tournant du XXe siècle. En 1897, le critique d’art Henry Hamel (1861-1906) écrivait : « De toutes les figures de femmes peintres, celle de Mme Vigée-Lebrun est sans contredit la plus tendre et la plus charmante18 ». Paradoxalement, Élisabeth Vigée Le Brun comptait parmi les artistes les plus renommés et les plus appréciés de l’histoire des arts en cours d’écriture au XIXe siècle, mais demeurait une personnalité artistique dévalorisée par de nombreux professionnels et amateurs. Tous ses biographes ont façonné la vision d’Élisabeth Vigée Le Brun en tant qu’artiste, mais surtout en tant que « femme artiste ». « Chez Mme Vigée-Le Brun, on ne saurait séparer l’artiste de la femme19 », écrivait son premier biographe Charles Pillet (1824-1887) à la fin du XIXe siècle. Étant une femme, cette artiste a été marginalisée au sein du panthéon artistique tout en y étant inclue catégorisée par son genre. La configuration de ce rang spécifique dans l’histoire des arts apparaissait comme une juste réévaluation posthume faite par les historiens de l’art à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Dans la biographie écrite en 1908 par le conservateur du musée national de Versailles Pierre de Nolhac (1859-1936) – dont la biographie a été la première avec un tel retentissement20 – on pouvait lire au sujet de la peintre :
« Elle attire parce qu’elle est femme, toute académicienne qu’elle soit, avec ses charmes et ses défauts, qui sont des charmes encore. Son talent est sans effort, sans prétention. Elle est naturelle en sa vérité puérile, mais toute sa psychologie est dans son cœur, doucement sensible : il s’émeut de l’apparente beauté, sans rien voir au-delà. Ses personnages n’ont rien à lui dire, elle n’a rien à leur prêter. »21
À cette époque, Élisabeth Vigée Le Brun n’est pas étudiée comme une artiste, mais davantage comme une femme charmante, mondaine intrépide, amie de la reine et des plus grands noms de l’Ancien Régime français, mère tendre, émigrée à la mauvaise fortune, etc. Les historiens de l’art délaissaient, voire dévalorisaient, son œuvre pour étudier sa personnalité et son histoire. L’intérêt de Pierre de Nolhac pour la peintre Élisabeth Vigée Le Brun témoignait de l’attrait paradoxal qu’a exercé cette artiste sur les historiens de l’art. Malgré de nombreux écrits consacrés à la créatrice22, il ne lui reconnaissait pas une place éminente dans l’histoire des arts, voire revendiquait que ses œuvres n’avaient aucune valeur23. Le véritable intérêt qu’il trouvait dans sa biographie était le témoignage d’une époque historique révolue.
Si les œuvres d’Élisabeth Vigée Le Brun ont été dénigrées, ses Souvenirs ont également été négligés pour avoir été œuvre de femme. Ils ont été associés au narcissisme mais aussi à la manipulation et au mensonge24. En 1909, Pierre de Nolhac a rédigé la préface d’une nouvelle édition des Souvenirs, dans laquelle il revenait sur la véracité de l’œuvre et sur quelques incohérences existantes au niveau des dates et des noms des personnages. Il précisait : « Quant aux inexactitudes d’appréciations ou de faits, le lecteur doit garder à la pensée qu’il lit des mémoires, et des mémoires de jolie femme25 ». Il excusait l’artiste qui avait écrit ses mémoires à un âge avancé et proposait de regarder ce discours comme « une preuve nouvelle d’authenticité dans la façon dont un esprit féminin défigure la réalité26 ».
Ainsi, l’écriture de Pierre de Nolhac était caractéristique de son temps, témoignant de la misogynie endémique dans la société française du début du XXe siècle et de son impact sur la discipline de l’histoire des arts. Dans son discours tournant en ridicule l’artiste, Colette participait à cette mise en histoire spécifique de la peintre de Marie-Antoinette mise en avant pour sa féminité, davantage moquée et renvoyée à son sexe que reconnue pour son œuvre. Ainsi, une personnalité en marge de l’histoire de l’art, de plus une femme, pouvait participer à la consécration paradoxale d’Élisabeth Vigée Le Brun, entre reconnaissance artistique et critique misogyne.
Les aventures d’une femme destinées à un public masculin
Selon le catalogue du musée du Louvre contemporain de la sortie de La Chambre éclairée, les œuvres d’Élisabeth Vigée Le Brun exposées dans les salles du musée parisien s’élevaient au nombre de sept27. Parmi ces différentes œuvres, ses deux autoportraits accompagnés de sa fille figuraient parmi les œuvres les plus réputées alors. En 1907, dans un article monographique pour le magazine Je sais tout, le critique d’art Louis Vauxcelles (1870-1943) présentait les œuvres l’« Autoportrait "à la grecque" » et le portrait de Madame Molé-Reymond, de la Comédie italienne comme « les deux plus célèbres tableaux de Mme Vigée-Lebrun28 ». Ces œuvres ont été copiées par de nombreuses et nombreux artistes, reproduites au sein de divers ouvrages d’histoire des arts, mais aussi de la presse quotidienne ou des revues diverses. On retrouve le visage et surtout la coiffure de ce fameux autoportrait dans la représentation de l’artiste réalisant une oeuvre au moment de son souper (fig.3), et une évocation de la seconde œuvre, souvent nommée le « Portrait de la dame au manchon », dans une autre illustration suggérant Élisabeth Vigée Le Brun en train de peindre tout en se préparant derrière un paravent (fig.4).

Fig.3 : Colette, « Les Pages oubliées de Mme Vigée-Lebrun », La Vie parisienne, 1er septembre 1917, p.777

Fig.4 : Colette, « Les Pages oubliées de Mme Vigée-Lebrun », La Vie parisienne, 1er septembre 1917, p.781
Au-delà de témoigner de la notoriété de certaines toiles de la peintre, les illustrations de la rubrique de Colette laissaient deviner le lectorat visé par la revue. Au tournant du XIXe siècle, la figure d’Élisabeth Vigée Le Brun s’est retrouvée à de multiples reprises dans les rubriques de journaux féminins en tant que personnalité féminine par excellence : une jolie femme, une mère tendre, une artiste accomplie. La réputation pour la beauté des portraiturées d’Élisabeth Vigée Le Brun, ainsi que celle de l’artiste elle-même connue grâce à ses divers autoportraits, a inspiré de nombreuses femmes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle au sein des revues de modes qui mettaient en avant ses toilettes ou ses coiffures. Dans les revues destinées à un jeune lectorat féminin, des rubriques historiques et artistiques se retrouvaient au milieu d’articles de morale et d’éducation ménagère afin de présenter la vie d’Élisabeth Vigée Le Brun comme une figure féminine historique exemplaire. Le récit présenté par Colette, semble, au contraire, bien loin de cette vision de l’artiste, et sa publication dans un périodique destiné à un lectorat masculin ne faisait que le confirmer.
Connu pour ses critiques théâtrales, le magazine La Vie parisienne diffusait également des contes et des nouvelles. Profitant d’un relâchement de la censure au début du XXe siècle, sous la direction de Charles Saglio, La Vie parisienne s’est destinée à un public plutôt masculin proposant des écrits et des illustrations érotiques29. Colette a écrit cette historiette en fin d’année 1917, durant la Première Guerre Mondiale. En ces temps difficiles, l’écrivaine rentrait d’Italie et collaborait avec de nombreux journaux et revues parisiens afin de gagner sa vie30. La publication a notamment été lue dans les tranchées pendant la Grande Guerre. Plus encore que le texte, les illustrations partageaient en effet une image sensuelle et érotique d’Élisabeth Vigée Le Brun. Représentée dans son lit, ou dans son bain (fig.5), chaque dessin reproduisant un moment de création était un prétexte à dénuder l’artiste et à la représenter dans des positions suggestives.

Fig.5 : Colette, « Les Pages oubliées de Mme Vigée-Lebrun », La Vie parisienne, 1er septembre 1917, p.780
Ainsi, l’illustratrice ou l’illustrateur de ces dessins, participant à la construction du discours de Colette, transformait Élisabeth Vigée Le Brun en courtisane du XVIIIe siècle la renvoyant à son apparence et à une certaine futilité en opposition totale avec la production de chefs-d’œuvre pourtant reconnus en ce début de XXe siècle.
Cette image particulière de l’artiste, misant sur ses charmes et sa beauté, renvoyait à sa réputation et aux calomnies dont elle avait souffert de son vivant. Les critiques du XVIIIe siècle qui réfutaient la réussite de l’artiste lui prêtaient des relations avec des artistes et des hommes haut placés, pour justifier le succès de ses toiles et son train de vie de femme de la haute société. Plus d’un siècle plus tard, ce genre de ragots persistait puisque Pierre de Nolhac affirmait en 1908 qu’Élisabeth Vigée Le Brun s’était élevée « au-dessus du niveau ordinaire de son talent » grâce à son amitié avec quelques hommes31. Ainsi, le magazine La vie parisienne enracinait d’une certaine manière la réputation de séductrice d’Élisabeth Vigée Le Brun transformant l’artiste en mannequin de charme en attirant l’attention sur son physique plutôt que sur ses créations.
Conclusion : Colette à travers Vigée Le Brun
L’histoire d’Élisabeth Vigée Le Brun écrite par Colette s’achevait sur l’arrivée de l’artiste à Rome, ayant fui les temps troublés parisiens. Elle y retrouvait un paysage rustique idyllique et reprenait sa production acharnée (fig.6).

Fig.6 : Colette, « Les Pages oubliées de Mme Vigée-Lebrun », La Vie parisienne, 1er septembre 1917, p.781
À travers la plume de Colette, la peintre précisait qu’elle n’avait emporté que ses pinceaux, ses pastels, et la somme de six écus, car son mari avait pris l’habitude de récupérer tout l’argent de ses ventes de tableaux32. Au sein de nombreuses de ses œuvres, Colette a réalisé un jeu de miroir entre elle-même et ses personnages, oscillant entre fiction et écriture de soi. Ce passage peut être perçu comme un trait d’ironie amer renvoyant à la propre histoire de Colette, qui avait elle-même souffert de l’emprise de son premier mari. En effet, ce dernier avait la main mise sur ses gains et ses premiers écrits, les femmes mariées n’ayant obtenu le droit de disposer de leur salaire qu’en 1907.
Dès la fin du XIXe siècle, en réaction à l’émergence de la première vague féministe, a surgit un violent antiféminisme, héritage du siècle passé et reflet des peurs sociales et des crispations conservatrices de l’époque33. Les écrits antiféministes se focalisaient souvent sur les domaines du champ d’intervention du féminisme, comme l’accès à l’éducation et au travail. Au sein des débats sur la féminisation de certaines professions, la reconnaissance des femmes en tant qu’artistes a fait couler beaucoup d’encre au passage du siècle34. Tourner à la dérision la vie et la production artistique d’Élisabeth Vigée Le Brun, en empruntant les mécanismes de la littérature misogyne de son temps, rattachait d’une certaine manière l’écrit de Colette à la littérature antiféministe de son époque. C’est un fait, malgré sa liberté et son indépendance d’esprit, de corps, et de plume, Colette ne se revendiquait pas féministe, loin de là, elle s’opposait notamment au droit de vote et critiquait farouchement l’évolution des mœurs de son époque35.
Pour autant, l’autrice se révélait féministe dans certaines de ses actions et dans son écriture en choisissant de mettre en avant des héroïnes fortes en quête d’émancipation36. Ce discours vif et précis sur Élisabeth Vigée Le Brun est finalement à lire comme une simple histoire humoristique d’une femme d’un passé révolu, mais non comme une véritable critique artistique.
Si Élisabeth Vigée Le Brun et Colette n’ont pas de leur temps œuvré activement en faveur de l’émancipation politique des femmes, elles ont toutes les deux grandement contribué à l’écriture de l’histoire des femmes en devenant des exemples de premier plan pour les générations suivantes. En 1922, le journal Vogue citait notamment ces deux personnalités en héroïnes du féminisme37. Ce qu’Élisabeth Vigée Le Brun avait réalisé avec ses pinceaux, Colette le réalisait avec ses mots.
Afin de produire une courte historiette légère et sensuelle pour une revue destinée à un lectorat masculin, Colette a exhumé l’artiste Élisabeth Vigée Le Brun, témoignage de la notoriété de cette artiste au début du XXe siècle. Colette a de nouveau cité Élisabeth Vigée Le Brun trente ans plus tard dans son œuvre Pour un herbier, témoignant d’un lien particulier entre cette artiste du XVIIIe siècle et l’écrivaine du XXe siècle :
« L’anémone, et les cent roses, et l’oreille-d’ours, tout ce qui dans la nature porte pruine de velours, sous le pinceau de Redouté fond en larmes, et j’évoque les attendrissements de Mme Vigée-Lebrun, quand pour écrire ses Mémoires elle trempait sa plume dans l’eau amère de ses beaux yeux… »38
1 Cet article s’inscrit dans le cadre d’une recherche doctorale en cours : Manon Lebreton, « Genre et historiographie : les artistes femmes dans les discours sur l’art produits en France du milieu du XIXe siècle à la fin du XXe siècle », thèse en préparation à l’École du Louvre, sous la direction de Michela Passini.
2 À ce sujet, voir entre autres : Mary D. Sheriff, The Exceptional Woman. Élisabeth Vigée-Lebrun and the Cultural Politics of Art, Chicago, University of Chicago Press, 1996.
3 Christine Bard (dir.), Les féministes de la première vague, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015.
4 Mary D. Sheriff, « Pour l’histoire des femmes artistes : historiographie, politique et théorie », Perspective, 1/2017, p.91-112.
5 Charles Pillet, Mme Vigée-Le-Brun, Librairie de l’art, Paris, 1890 ; Pierre de Nolhac, Madame Vigée-Lebrun, peintre de la reine Marie-Antoinette, 1755-1842, Paris, Goupil & Cie, 1908 ; Henry Roujon, Vigée Le Brun, Paris, Pierre Lafitte & Cie, 1909 ; Louis Hautecoeur, Madame Vigée-Lebrun, Paris, Laurens, 1914 ; André Blum, Madame Vigée-Lebrun, peintre des grandes dames du XVIIIe siècle, Paris, Henri Piazza, 1919.
6 Colette, « Pages oubliées des Mémoires de Mme Vigée-Lebrun », dans La Chambre éclairée, Édouard-Joseph, Paris, 1920, p.113-118.
7 La Chambre éclairée est l’un des nombreux écueils que Colette a constitués. Il regroupait vingt-huit textes brefs publiés auparavant dans des périodiques, notamment Excelsior, Le Matin, et La Vie parisienne, pour la plupart dans les années 1917-1918. L’assemblage est hétérogène : des scènes de mœurs traitées avec humour et des textes intimistes côtoyaient des chroniques ironiques, des témoignages de la vie quotidienne pendant la Grande Guerre, des parodies, des poèmes en prose. Francine Dugast, « La Lanterne magique », dans Colette, Francis Dugast (notes et postface), La Chambre éclairée, Paris, Éditions Mille et une nuits, 2002, p.67-72 ; Colette, « Notice », Romans, récits, souvenirs. 1920-1940, Paris, Robert Laffont, 2018, p.101-102.
8 Les rééditions de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle de La Chambre éclairée ont souvent été publiées d’après cette édition. Le récit se trouve donc absent de l’édition de 1973 et de 1987, et de Romans, récits, souvenirs. 1920-1940, Paris, Robert Laffont, 2018, p.101-102. On le retrouve dans Colette, La chambre éclairée, Paris, Fayard, 2004, p.103-107.
9 Marie-Ève Thérenty, « Le lyrisme du quotidien », dans Gérard Bonal, Frédéric Maget (dir.), Colette, Paris, Éditions de L’Herne, 2011, p.135-142.
10 À titre d’exemples : Élisabeth Vigée Le Brun, Souvenirs de madame Vigée Le Brun, Paris, Charpentier, 1869 ; Élisabeth Vigée Le Brun, Souvenirs de madame Vigée Le Brun, Paris, Charpentier, 1881 ; Élisabeth Vigée Le Brun, Souvenirs de madame Vigée Le Brun, Paris, Charpentier, 1887 ; Élisabeth Vigée Le Brun, Souvenirs. Madame Vigée Le Brun, Paris, P. Ollendorff, 1894 ; Élisabeth Vigée Le Brun, Souvenirs. Madame Vigée Le Brun, Paris, P. Ollendorff, 1902 ; Élisabeth Vigée Le Brun, Pierre de Nolhac (ed.), Souvenirs de Mme Louise-Élisabeth Vigée-Le Brun : notes et portraits, 1755-1789, Paris, Arthème Fayard, 1909 ; Élisabeth Vigée Le Brun, Souvenirs de Mme Vigée Le Brun, Paris, Albin Michel, 1926.
11 Guillaume Faroult, « Une place honorable dans cette histoire ». Les Souvenirs de Louise Élisabeth Vigée-Le Brun et le Louvre, la singulière intronisation d’une femme peintre au panthéon de la peinture française », dans Élise Pavy-Guilbert, Stéphane Pujol, Patrick Wald Lasowski (dir.), Femmes artistes à l’âge classique. Arts du dessin – peinture, sculpture, gravure, Paris, Classiques Garnier, 2021, p.211-227.
12 « Livres du jour », L’Ère nouvelle, 11 février 1921, p.6.
13 Les « Pages oubliées des Mémoires de Mme Vigée-Lebrun » arrivaient à la suite d’autres articles « À la manière de … » non signés au sein de la revue La Vie parisienne au cours de l’année 1917.
14 Colette, « Les Pages oubliées de Mme Vigée-Lebrun », La Vie heureuse, 1er septembre 1917, p.777.
15 Lucie Doyen, « Le style de Colette », Bnf Essentiels, https://essentiels.bnf.fr/fr/article/845bd89a-9e08-46ae-8f5f-bb99c458c48a-style-colette-1.
16 Colette, « Les Pages oubliées de Mme Vigée-Lebrun », La Vie parisienne, 1er septembre 1917, p.780.
17 À titre d’exemple, en 1908, l’auteur pamphlétaire et conférencier antimaçonnique et antiféministe suisse William Vogt (1859-1918) partageait dans son ouvrage intitulé Sexe faible : une riposte aux exagérations, aux absurdités et aux utopies du féminisme, différents traits de caractère typiques selon lui des femmes.
18 Henry Hamel, « La bataille artistique », La France, 3 mai 1897, p.1.
19 Charles Pillet, Élisabeth Vigée-Le Brun, Librairie de l’art, Paris, 1890, p.22.
20 Geneviève Haroche-Bouzinac, « Avant-propos », Louise Élisabeth Vigée Le Brun, histoire d'un regard, Flammarion, Paris, 2011, p.495-497, p.10.
21 Pierre de Nolhac, Madame Vigée-Lebrun, peintre de la reine Marie-Antoinette, 1755-1842, Paris, Goupil & Cie, 1908, p.3.
22 Quelques exemples d’écrits de Pierre de Nolhac consacrés à Élisabeth Vigée Le Brun : « Marie-Antoinette et Mme Vigée-Lebrun », La Revue de l’art, juillet 1898, p.523-528 ; « Les peintres de la femme. Madame Vigée-Le Brun », Les Modes, 1er février 1905, p.4 ; « Un salon d’artiste au dix-huitième siècle. Mme Vigée-Le Brun et ses amis », La Revue hebdomadaire, 1er novembre 1908, p.p.59-72 ; « L'Émigration de Mme Vigée-Le Brun », Journal des débats politiques et littéraires, 18 octobre 1911, p.1 ; « Madame Vigée-Le Brun en Italie », La Revue de Paris, 1er mars 1934, p.p.732-747.
23 En 1910, lors d’une conférence consacrée à Élisabeth Vigée Le Brun, Pierre de Nolhac partageait avec le public : « « Nulle de ces œuvres d’art, il faut bien le dire, n’a de valeur absolue en tant que portrait. ». « L’Art au XVIIIe siècle. Le peintre de Marie-Antoinette – Mme Vigée-Lebrun. Conférence de M. Pierre de Nolhac », Journal de l’Université des Annales, no10, 10 août 1910, p.217.
24 Bernadette Fort, « Les Souvenirs d’Élisabeth Vigée Le Brun : distinction et sociabilité dans une Vie d’artiste », dans Jessica L. Fripp, Amandine Gorse, Nathalie Manceau, Nina Struckmeyer (dir.), Artistes, savants et amateurs : art et sociabilité au XVIIIe siècle (1715-1815), Paris, Mare & Martin, 2016, p.259.
25 Pierre de Nolhac, « Introduction », Souvenirs de Mme Louise-Élisabeth Vigée-Le Brun. Notes et portraits (1755-1789), Paris, Arthème Fayard, 1909, p.17.
26 Pierre de Nolhac, Madame Vigée-Lebrun, peintre de la reine Marie-Antoinette, 1755-1842, Paris, Goupil & Cie, 1908, p.10.
27 Louis Hourticq, Le Musée du Louvre. Peinture. Sculpture. Objets d’art, Paris, Hachette, 1921, p.120-121 : le portrait d’Hubert Robert, peintre (s.n), le portrait de Joseph Vernet, peintre (no525), le portrait de Madame Molé-Reymond, de la Comédie italienne (no526), ses deux autoportraits accompagnés de sa fille (no521 et no522) et La Paix ramenant l’Abondance (no520).
28 Louis Vauxcelles, « Élisabeth Vigée-Lebrun par Louis Vauxcelles », Je sais tout, 15 août 1907, p.388.
29 Victor Arwas, La Vie parisienne, Winterbourne, Papadakis, 2010.
Sur la vogue des magazines masculins : « Paris 1900-1938 : Cradle of print erotica », dans The history of Men’s Magazines. I. 1900 to Post-WW II, Köln, Taschen, p.52-73.
30 Jean Chalon, « Le printemps romain de Mme de Jouvenel (printemps 1917 », dans Colette l’éternelle apprentie, Paris, Flammarion, 1998, p.185-190 ; Bénédicte Vergez-Chaignon, « Les heures longues : Colette écrivaine de guerre », Les mondes de Colette, (catalogue d’exposition Paris, Bibliothèque nationale de France 23 septembre 2025-18 janvier 2026,), Paris, Gallimard, 2025, p.174-181.
31 Pierre de Nolhac, Madame Vigée-Lebrun, peintre de la reine Marie-Antoinette, Paris, Goupil & Cie, 1908, p.4.
32 Dans ses Souvenirs, Élisabeth Vigée Le Brun évoquait notamment le jour où elle avait réalisé le portrait du prince Lubomirski en 1788. Sur les douze mille francs gagnés, son mari lui avait laissé deux louis. Élisabeth Vigée Le Brun, Souvenirs, 1838, Paris, H. Fournier, t.I, p.75.
33 Christine Bard (dir.), Un siècle d’antiféminisme, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1999 ; Christine Bard, Mélissa Blais, Francis Dupuis-Déri (dir.), Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Presses universitaires de France, 2025.
34 Sur les créatrices françaises de la fin du XIXe et du XXe siècles et leur intégration dans la vie artistique, voir entre autres : Catherine Gonnard, Elisabeth Lebovici, Femmes artistes/artistes femmes : Paris, de 1880 à nos jours, Paris, Hazan, 2007.
35 Marie-Françoise Berthu-Courtivron, « Féminisme », dans Guy Ducrey, Jacques Dupont (dir.), Dictionnaire Colette, Paris, Classiques Garnier, 2018, p.417-428.
Des femmes ont pris la plume contre le mouvement féministe dès le XIXe siècle : Bertrand Matot, Ces femmes antifemmes. Aux sources inattendues du genre, Paris, Lemieux Éditeur, 2017 ; Fanny Bugnon, Camille Cleret, Valérie Dubslaff, Tauana Olivia Gomes Silva, Solenn Mabo (dir.), Femmes contre le changement. Conservatisme, réaction et extrémisme en Europe, XVIIIe-XXIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2024.
36 Anne Freadman, « Colette misogyne ? », dans Gérard Bonal, Frédéric Maget (dir.), Colette, Paris, Éditions de L’Herne, 2011, p.196-203.
37 « Quelques portraitistes féminins d’aujourd’hui », Vogue, 15 février 1922, p.37.
38 Colette, « Anémone », dans Œuvres complètes, Paris, Flammarion, 1950, t.XIV, p.171.
BIBLIOGRAPHIE
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